TRAVELLING 4 – DOSSIER HANEKE « Je ne peux plus voir »

  1. LE SEPTIÈME CONTINENT

 

« Ich kann nicht mehr sehen » (« Je ne peux plus voir »). Les premiers mots que prononcent Eva écorchent le spectateur aveuglé par ce premier film d’Haneke. L’œuvre glace, heurte, blesse. Dans un lieu à la définition géographique vague immergeant le spectateur, le réalisateur ne lui laisse aucune échappatoire. C’est un temps cyclique, monotone, fade qui se répète sous nos yeux durant 1h40. Le cinéaste filme la mort, l’envie de se libérer d’un monde mécanique, inhumain qui se détruit lui-même. Comme un compte à rebours, ce flot de gros plans sur les motifs récurrents du quotidien – un réveil qui sonne inlassablement à 6h00, une chaussure lacée, une voiture nettoyée dans un vacarme assourdissant etc. – méduse le spectateur.

Haneke choisit d’abord de filmer les objets plutôt que les corps qui n’existent plus, à l’image du visage des parents qui n’apparaît qu’à la 25e minute. Même l’enfant, pourtant symbole notoire de vitalité et de renouveau, est maltraité, étouffé, autant par l’environnement qui l’entoure que par la caméra du réalisateur. Celle-ci semble progressivement aspirer les dernières gouttes d’humanité qui coulent dans les veines de chaque personnage. Les contacts entre les membres de la famille se font de plus en plus brefs et la brièveté des moments partagés conduit à une rupture définitive de tout lien social. La vie, mécanisée, ne se résume plus qu’à des gestes biologiques semblant nécessaires à la survie de la structure familiale mais se révélant insuffisants pour donner à chacun sa part de singularité, son identité personnelle.  Et l’on en revient au motif des yeux. Ceux de la petite Eva qu’elle tarde tant à relever et qui ne voient plus, interrogent. Ont-ils jamais pu voir, écouter, entendre, parler, rêver ? Ces yeux si inexpressifs sont le reflet de la liberté étouffée de la petite mais aussi de celle, volée, du spectateur qui, impuissant doit devenir passif face à ce qui lui est montré.

L’inéluctable destin auquel est destinée la famille est matérialisé par les passages au noir entre chaque scène. Le montage, clinique, rappelle alors au spectateur qu’aucune situation ne peut s’installer durablement. Cet écran noir fragmente aussi le continuum espace-temps que seul, du moins le spectateur l’espère, le medium cinématographique peut rendre de nouveau homogène. Il n’en sera rien. Michael Haneke morcèle les corps (par des gros plans sur les mains, les yeux, la bouche), pour ne finalement véritablement les réunir que dans un plan glaçant n’offrant plus aucune issue de secours : les trois membres de la famille gisent, sans vie, sur un lit face à la télé grésillant, dans une pièce à la fenêtre obstruée par un store.

Premier volet de la trilogie de la « glaciation émotionnelle », Le Septième Continent est une dénonciation froide et méthodique d’un monde qui s’aveugle lui-même par sa conviction que les gestes répétitifs qu’il s’impose peuvent former la charpente stable de tout réseau social. Mais, et Haneke l’expose ici, l’absence de sentiments, de chaleur ne peuvent que mener à la désintégration et de ces réseaux sociaux et de chaque individu qui les compose. Cette famille viennoise condamnée, le réalisateur la veut consacrer en un tremplin vers l’émancipation de tout un chacun.

Irrépressible impression cependant que Haneke fige jusqu’à sa propre idée transgressive en façonnant à l’écran des  figures de cire animées pour ses besoins de cinéaste démiurge.

Constatation du délitement et de l’explosion de la cellule famille, affirmation de la défaite du quotidien et du chaos dans lequel le monde moderne est plongé, Le Septième Continent effleure avec une certaine complaisance ces lieux communs de la critique d’une société de l’absolu et de l’immédiateté. Film gratuit, qui astreint le spectateur à une position passive et impuissante car ne pouvant imaginer aucune alternative (il faut penser au hors-champ souvent utilisé qui enferme l’action plus qu’il ne la libère –lors du repas autour de la table ronde par exemple- en l’inscrivant dans un système préétabli) et qui met en scène des morts-vivants dont la question du ou des critère(s) qui fonde(nt) leur humanité n’est pas posée, Le Septième Continent laisse un goût amer à celui qui, ayant voulu le voir, serait désireux d’entamer avec lui une dialectique.

Anaïs Calon et Lucy Frémont

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