TRAVELLING 5 – SUNSET BOULEVARD « Il n’y a rien d’autre – juste nous, les caméras et ces personnes merveilleuses là, dans le noir… »

Sunset Boulevard est communément décrit comme étant un film noir. Il l’est en vertu d’une intrigue, de thèmes, d’une ambiance caractéristiques. Il se drape de noir, d’une étoffe tissée d’oubli, de vieillesse, de mort. Le meurtre y est comme inévitable. En effet, le plan en contre-plongée sur un cadavre – flottant dans une piscine et photographié par des journalistes – ouvre le film et est également repris à la fin. Le crime découle de la folie ambivalente de Norma Desmond (Gloria Swanson), qui va crescendo au cours du film : une folie dirigée vers elle-même et vers Joe Gillis.

Joe (interprété par William Holden), scénariste raté, se trouve acculé dans un manoir égaré et délabré et va être retenu par une star déchue du cinéma muet, Norma (interprétée par Gloria Swanson). Joe a besoin d’argent, Norma a besoin d’un scénariste : elle lui propose alors de retravailler un texte qu’elle a écrit pour son retour sur les écrans.

Ce pacte est mortifère : il scelle une union entre deux contraires, qui ne peuvent s’accorder sans se déchaîner. Joe est du cinéma parlant, Norma était du cinéma muet. Leur liaison les condamne à la douleur. En effet, Norma aime un homme qui appartient à l’industrie du parlant, industrie qui l’a fait sombrer dans l’oubli. Joe est lui condamné à rester avec une femme l’isolant de ce cinéma parlant, auquel il est attaché en tant que scénariste : il est alors obligé de sortir en cachette du manoir, pour ne pas s’attirer le courroux de Norma et écrire un scénario avec Betty Schaefer (Nancy Olson).

Norma est en décalage avec son temps, mais aussi avec elle-même. Dans son salon, l’écran de cinéma, sur lequel elle s’admire inlassablement dans ses rôles muets, fonctionne comme un reflet de sa beauté et de sa gloire d’antan. Ce reflet est morbide : Norma s’y perd, s’y noie comme Narcisse. La caméra l’a véritablement captée, car elle est comme emprisonnée dans une image passée qui l’empêche d’être et de devenir : elle ne peut exister qu’à travers l’image projetée. L’adoration de son image la ronge lentement : Norma est d’abord folle de sa figure, puis de celle de Joe. Sa folie annonce le crime final : elle ne peut ni aimer ce moi qui n’est plus, ni Joe qui est du cinéma parlant, sans se tuer.

Ensuite, lorsque Norma descend les escaliers dans la séquence finale, semble effectuer une réelle catabase. En effet, sa folie est à son point d’orgue : elle pense être sur le point de tourner un film (en cela, elle se complaît dans une illusion proprement cinématographique), alors qu’elle est seulement sur le point de se faire arrêter et emprisonner. Elle effectue un monologue, ce qui consacre sa chute : en adoptant la parole, elle se détourne du muet et en conséquence, accepte sa perte (la perte de ce moi adoré).

De plus, la déchéance de Norma, délaissée par son public et par les studios, mais aussi par Joe, est redoublée par une autre déchéance potentielle : celle du cinéma. Le passage du muet au parlant est en effet apparenté à un véritable déclin, à une perte de pureté. Norma déclare ainsi à propos des films : “They’re dead. They’re finished. There was a time when this business had the eyes of the whole wide world. But that wasn’t good enough. Oh, no ! They wanted the ears of the world, too. So they opened their big mouths, and out came talk, talk, talk…” (« Ils sont morts. Ils sont finis. À une certaine époque, les regards du monde entier se portaient sur cette industrie. Mais ça ne suffisait pas. Oh, non ! Ils voulaient aussi que le monde les entende. Ils ouvrirent alors leur grande bouche, et se mirent à parler, parler, parler… ») Le cinéma apparaît menacé par son évolution technique, l’apparition de la parole serait source de dérives : le bavardage inutile des personnages pourrait prévaloir sur la création de sens par les images. Tout le langage élaboré dans la période du cinéma muet est remis en cause, les images ne parleraient plus d’elles-mêmes, seraient impuissantes car contaminées par des dialogues superflus.

Enfin, le film en enveloppant le spectateur de sa cape macabre, lui fait sentir qu’au sein de l’obscurité surgit certes le cauchemar, mais aussi le rêve. La folie du monologue final de Norma révèle surtout son désir de cinéma, est un chant d’amour au cinéma. Norma entend communiquer cette passion, par l’invitation d’un regard-caméra envoûtant et une adresse directe au spectateur : “There’s nothing else – just us and the cameras and those wonderful people out there in the dark…” (« Il n’y a rien d’autre – juste nous, les caméras et ces personnes merveilleuses là, dans le noir… »). Le film flirte bel et bien avec la mort – en plongeant dans le noir ses personnages, ses spectateurs et le cinéma lui-même – mais donne surtout à chacun le devoir de libérer son imagination, d’embrasser la fiction : somme toute, de rêver.

 

Lisa Adams‑-Aumérégie

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