TRAVELLING 6 – DOSSIER RUTH BECKERMANN – La spectatrice révélée

 

  1. Homemad(e)

Une petite caméra pour un petit film, une petite rue qui raconte ses petites histoires. Pour Homemad(e), Ruth Beckermann filme ses amis et les gens qu’elle rencontre dans la rue Marc Aurèle, dans un des plus anciens quartiers de Vienne. Des commerçants, des artistes, des militants, ou des retraités qui prennent leur café, ce sont les habitants qui font le film. Il ne s’agit pas à proprement parler d’interviews, ce sont des échanges, des moments de vie racontés. Pourtant au cinéma on dit souvent qu’il ne faut pas dire les choses, mais les montrer. Ici, les mots racontent mais également les lieux et les visages. « Je suis un acteur ! » nous dit avec enthousiasme et malice le vendeur de vêtements qui ouvre et clôture le film, et que l’on retrouve à plusieurs moments, comme un personnage auquel on s’attache.

« -Toi, un acteur ?

-Oui, la vie est une comédie, il faut bien la jouer ! »

Ainsi, chacun se prête à sa manière au jeu de la cinéaste, raconte ses souvenirs ou ses préoccupations du moment. C’est une peinture bienveillante de ce monde, à la fois clos et ouvert, que l’on voit se former sur l’écran.

Ce monde, il s’organise autour d’un lieu central, où convergent les dynamiques : le café, ou kaffeehaus. Là se retrouvent les habitués, pour prendre le petit déjeuner, lire les journaux ou retrouver des connaissances sans avoir à les recevoir chez soi. C’est ici, entre autres, que se forme le dialogue citoyen et qu’entrent en contact les différents discours. Alors quand, au début des années 2000, la vie politique autrichienne est secouée par la montée de l’extrême droite, par la figure de Jörg Haider, il se fait le lieu de tous les questionnements. Et c’est cela que montre le film : l’inscription de l’humain dans un contexte, dans une histoire. Le cinéma, ici sous une forme qui s’apparente au documentaire, se fait témoin de la vérité, tout en proposant une vision égalitaire du monde, par la place des intervenants comme celle de la caméra. En effet, si cette dernière se fait toujours ressentir, elle n’est jamais autoritaire ; elle accompagne la cinéaste, et relaie la présence des habitants sans leur voler aucun moment. L’aspect amateur du film (tourné en pellicule, la caméra à l’épaule) nous inscrit directement dans cette parole politique qui reste à l’échelle réduite d’une petite communauté tout en adoptant la forme de l’universel.

Le film, s’il se mêle (comme toutes les œuvres) de politique, traite aussi du cinéma en lui-même. Il en aborde les représentations en tout cas, lorsque ces messieurs du café décrivent des enfants qui rient et jouent « comme dans les films », comme ces joyeux films de familles qui eux aussi interviennent pour fixer un moment, souvent celui de l’enfance, qui par définition ne pourra pas être retrouvé. Là s’énonce ce que l’on attend du cinéma, qui représente des moments joyeux, ceux qui vaillent la peine d’être filmés. Mais pour la cinéaste, et pour nous qui découvrons ce film, chaque moment a sa place, et le rôle du cinéma, peut-être, est de révéler cette place, comme il révèle les vies de ces inconnus qui hantent toutes les rues d’Autriche et du monde.

Ambre Ménard

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