TRAVELLING 8 – Le lieutenant souriant, Ernst Lubitsch (1931) -Le clin d’oeil comme geste subversif

 

Le lieutenant souriant, réalisé par Ernst Lubitsch en 1931, étonne d’abord par ses gags visuels et sonores, ainsi que ses traits d’esprit, qui provoquent des rires dans la salle. On perçoit dès le début du film ce que serait la fameuse « Lubitsch touch », un comique raffiné mais efficace.

Les premières images nous montrent ainsi le principal trait de caractère du lieutenant Niki, joué par Maurice Chevalier: il est insouciant, hédoniste et peu responsable. Occupé par une liaison avec une femme, il n’ouvre pas à son tailleur, qui lui laisse sur la facture une citation de Shakespeare: « Who does not pay his tailor in summer/ Shall freeze in winter » (qui ne paie pas son tailleur en été/ gèle en hiver). L’humour des dialogues s’ajoute à un comique plus visuel, héritier de celui du cinéma muet – le premier film parlant de Lubitsch, Parade d’amour, datant seulement de 1929-. Les gestes et les mimiques des acteurs  participent largement du ridicule des personnages, par exemple pendant les délibérations sur le sort de Niki, le roi de Flausenthurm (George Barbier) glisse une tête sévère par l’entrebaillement de la porte, et revient quelques secondes plus tard adresser un regard complice et joyeux à Niki. Le comique de situation s’appuie sur le quiproquo, véritable principe de l’intrigue, qui  pourrait se résumer en une phrase: un lieutenant est obligé d’épouser une princesse qui croit être la destinataire d’un clin d’oeil, en vérité adressé à l’amante du lieutenant. C’est sur un malentendu que se construit donc la trame narrative. De même, Niki séduit la jeune violoniste Franzi (Claudette Colbert) alors que c’était le projet de son camarade Max.

Niki est toujours en quelque sorte celui qui ne devait pas être là. A travers son lieutenant moqueur qui fait irruption dans le monde codifié de la monarchie, Lubitsch procède en quelque sorte à une satire sociale et politique. Les grandeurs d’établissement, fondées sur l’apparat et l’étiquette, font autorité et obligent Niki à obéir à la décision absurde de la princesse et du roi.

La musique joue un rôle très important dans le comique de situation: c’est en fredonnant une valse que Niki suscite l’intérêt de Franzi. Les séquences musicales, comme la chanson « Breakfast Table Love », soulignent les étapes de l’histoire d’amour.

Le lieutenant souriant a été réalisé avant l’adoption du code Hays en 1934, il adopte donc un ton assez libre pour évoquer la sexualité. Ce thème est souvent évoqué de manière à peine déguisée, à commencer pas le « ratatata » de Niki qui ponctue le film. Le clin d’oeil est aussi un geste subversif si l’on suit la définiton qu’en donne Niki à la pricesse ignorante des usages des amoureux « when you like someone, you smile. But when you want to do something about it, you wink ». La princesse Anna s’empresse d’ailleurs de lui en adresser un: elle qui a grandi à l’écart de tout amusement, qui « ne sait pas grand-chose de la vie », veut en apprendre plus sur les hommes et sur l’amour.

Cependant, la modernité du film dans son évocation de l’amour charnel semble nuancée par une fin désorientante, entre solidarité féminine et renouvellement, certes subversif mais toujours codé, des clichés féminins. Franzi retrouve Anna dans son palais et lui donne des conseils en matière de garde robe et de style musical, elles interprètent ensemble « Jazz up your lingerie ». En suivant les indications de Franzi, Anna satisfait enfin les attentes de Niki, elle devient une femme séductrice et à la mode, à l’opposée de la princesse naïve et innocente qu’elle était. Faut-il voir dans cette métamorphose un pur fantasme masculin, une soumission de la femme aux désirs de l’homme? Ou plutôt une victoire d’Anna qui obtient enfin ce qu’elle veut? C’est bien dans cette dernière séquence en effet qu’Anna cesse d’être une princesse pour devenir une femme. « C’est moi », dit-elle à Niki en l’embrassant fougueusement. La transformation physique et musicale d’Anna, qui n’est possible qu’au cinéma, montrerait alors son accession à sa véritable identité.

 

Alice Richer

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s