TRAVELLING BONUS – Le Troisième Homme : des ethos sur des ruines

On ne peut manquer au premier regard le cadre dans lequel se déroule Le Troisième homme : la Vienne d’après-guerre, en 1949, est jonchée de gravats, monticules, dédales et façades creuses. Les quartiers bombardés, de travers, en déséquilibre, alternent avec les lieux chics dont l’hôtel Sacher qui accueille le quartier général des quatre forces armées qui assurent la gestion de la ville. Assurément la fragmentation de la ville apparaît comme un principe générateur pour la caméra : les célèbres cadrages obliques sur Harry Lime (Orson Welles), le « troisième homme », semblent procéder de cette géographie instable dans laquelle rien ne peut être fixé ou strictement vertical.

Question de lignes donc : si rien n’est droit, c’est que par analogie la droiture a disparu dans ce monde en reconstruction. On ne peut croire en personne, même Holly Martins (Joseph Cotten), arrivé à Vienne sur l’invitation de Lime et qui se met en tête de tirer au clair l’affaire de la mort de Lime, est un auteur de romans de gare à demi conscient de sa médiocrité lors de la conférence qu’il se trouve forcé de donner sur le roman moderne. Si l’on est détrompé de la qualité d’écrivain de Martins, c’est naturellement la position et le cynisme de Lime qui choque. Faisant fortune dans le trafic de pénicilline, son impassibilité contraste avec le discours de son ami Martins, à qui le major Calloway a montré les enfants, victime du médicament frelaté rendu mortel. L’identification spectatorielle lors de la scène de l’hôpital porte à son comble l’enjeu moral qui surpasse la simple enquête propre au film noir : l’aspect des enfants souffrants n’est pas montré à l’écran, les couffins ne sont vus que de derrière, ainsi la pulsion scopique pousse à lire dans le visage de Martins l’horreur des crimes de Lime, décuplant la gravité de ses actes.

Chaque personnage tente de fait de trouver sa posture existentielle dans un monde nouveau, et c’est là l’enjeu même du film : de quelle manière vivre lorsque toutes les règles ont été désacralisées par le conflit mondial ? Lime est nihiliste absolu, c’est parce qu’il voit clair dans le jeu social qu’il est paradoxalement attirant et puissant. Balançant entre gravité et légèreté, il est soutenu par le rythme gai de la cithare du thème composé par Anton Karas. Sa lucidité froide le porte à l’humour (la célèbre réplique improvisé du « coucou clock ») et nous ferait presque oublier les morts qu’il provoque. Pour autant, son positionnement le met à l’écart de la société, et la mort sociale de son accident simulé au début du film n’est qu’un prélude à la mort réelle, inéluctable, qui le clôt. Par opposition, Martins, comme les shérifs dans ses livres, n’a pas pris conscience du fait que les cartes du jeu ont été rebattues. Sa vision manichéenne, et le rôle de héros du Bien qu’il veut jouer sont mis à mal par l’ambiguïté de la posture de Lime et de tous les personnages.

Les collaborateurs inquiétants de ce dernier, le baron Kurtz ou Popesco, tentent en vain d’éclairer Martins sur la complexité de la situation. Efféminé et grimaçant, Kurtz tient plus de la créature étrange que de l’humain, rappelant un personnage conradien, ce qui explique l’aversion qu’il provoque chez Anna, amante de Lime dont Martins est tombé amoureux. C’est la seule femme du film qui détient une forme de réponse à la question de l’ethos à adopter. Quand Calloway se réfugie dans une distance professionnelle et une rigueur militaire et obtuse en privant Anna de son faux passeport au risque de la livrer aux autorités russes pour lui soutirer des informations, celle-ci ne reste guidée que par l’amour comme absolu.

L’amour d’Anna la mène vers une position morale seule à même d’être adéquate, une prudence aristotélicienne qui lui fait trouver le compromis entre idéal moral et nécessité de la situation. Elle soutient Martins dans le début de son enquête pour honorer la mort de son amant. Au climax de l’intrigue, lorsque Martins est sur le point de piéger Lime, elle ne peut que se sacrifier en descendant du train pour l’avertir du guet-apens. C’est dans ce geste suprême qu’elle assure sa pleine existence, l’affirmation de sa vie.

Finalement, confrontée à la perte véritable lors de l’enterrement final de Lime, son choix reste en suspens : dans les routes parallèles qu’empruntent Martins et elle sur le retour du cimetière, se résignera-t-elle à un nouveau départ, continuant ainsi son chemin existentiel ?

 

Bastien Mahieu

Une réponse à “TRAVELLING BONUS – Le Troisième Homme : des ethos sur des ruines

  1. Bonjour, j’aime beaucoup les films documentaires et je trouve que vous avez bien présenté le film Le Troisième Homme, qui est sorti en 1849. J’ai très envie de voir ce long-métrage pour découvrir les effets néfastes de l’après-guerre dans la ville de Vienne.

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