TRAVELLING 1 – Wim Wenders, le désir et la distance : Faux Mouvement et Les Ailes du désir

                  Si la sélection des films de Wim Wenders de l’édition 2019 du festival Travelling, montre l’intérêt particulier du réalisateur pour la caractérisation de l’environnement, ici principalement la ville, dans lequel évoluent ses personnages, le cinéaste ne s’intéresse pas moins aux relations amicales et amoureuses entre ces personnages. Il profite, à l’instar de maîtres comme Hitchcock, du caractère fondamentalement érotique du regard de la caméra pour développer le sentiment du désir. De ce point de vue Faux Mouvement (1975), film-fable réalisé dans la première partie de la carrière du réalisateur, racontant la rencontre et la séparation de jeunes artistes en questionnement, répond à merveille aux Ailes du désir (1987), qui décrit comment un ange, Damiel, abandonne son omniscience pour rejoindre la vie terrestre et la femme qu’il aime, faisant bien du désir l’un des deux mots clés du titre.

 

Les Ailes du désir

                  Quand un être nous est enlevé, il n’en est que plus désirable : quoi de mieux que le regard de la caméra pour montrer ce désir tragique ? Les Ailes du désir repose sur la séparation entre le personnage principal de l’ange et les mortels. Damiel est condamné à voir en noir et blanc, ce qui maintient une distance entre lui et l’autre. De fait, dès qu’il s’éloigne, la couleur revient, comme si lui-même était entouré d’une prison de gris. L’ange, ne pouvant interagir avec le monde, n’a plus qu’à le regarder, et ainsi le désirer, jusqu’à tout quitter pour le rejoindre. Pour rendre ce désir, la caméra adopte un point de vue subjectif, se promenant de personne en personne en s’approchant de chacun dans l’intimité la plus profonde sans que celui-ci puisse réagir, et ce, à l’image de l’activité de l’ange lui-même. La position du désir de l’ange renvoie alors à la position du cinéaste documentariste, qui, en filmant les gens « comme une mouche sur le mur », manifeste son désir pour eux. Le long plan séquence parcourant la bibliothèque au début du film est significatif de cette promenade à la fois enivrante car voyeuse, et frustrante.

À ce désir du monde s’ajoute au cours du film le désir amoureux de Damiel, pour la jeune acrobate française Marion qu’il rencontre au cirque. Paradoxalement, puisqu’il ne peut entrer en contact réel avec les hommes, c’est par le toucher que s’opère cette transformation du désir. La principale occupation de Damiel consiste à repérer des gens ayant des pensées noires, et en leur touchant l’épaule, à leur faire retrouver le sourire. Avec Marion, qui vient d’apprendre la fermeture du cirque, il fait d’abord ce geste dans ce sens. Mais quand dans sa caravane elle s’est dévêtue pour se changer, Damiel, au lieu de partir, la regarde en voyeur. Dans un plan presque subjectif, il fait à nouveau le geste de lui toucher l’épaule mais cette fois dans un but purement personnel, par lequel se manifeste un véritable désir sensuel pour la trapéziste.

 

Faux Mouvement

Quand on n’est pas un ange et que le contact physique avec l’autre nous est tout de même interdit, il nous reste encore le regard. Dans Faux mouvement, la rencontre entre Wilhelm et Therese est ainsi un pur coup de foudre vécu à distance. Chacun dans un train, les personnages sont dans deux espaces qui ne peuvent se relier, et qui pourtant roulent à la même vitesse et dans le même sens. Ils se savent voués par les aléas de l’aiguillage à se perdre de vue. Et pourtant le regard intense entre les deux personnages tend comme un fil entre eux, une sorte de téléphone-yaourt qui les relie dans un moment de désir réciproque, bien que rendu diffus par la distance.

Dans cette scène, comme dans les déambulations de l’ange, la caméra adopte le point de vue de celui qui désire, dans les deux cas, un homme. Quand il faut parler du désir féminin, Wim Wenders, cinéaste masculin, préfère regarder de l’extérieur. Dans cette même scène de l’arrivée dans le train, il choisit alors d’exprimer le désir intense de la jeune acrobate muette Mignon pour Wilhelm par de longs plans rapprochés, dans lesquels les grands yeux immobiles de la jeune fille sont fixés sur la caméra, qui adopte encore, censément, le point de vue de Wilhelm. Si ces plans sont saisissants, on pourrait s’en plaindre, car on voit trop peu le désir féminin à la première personne au cinéma. Mais peut-être Wenders fait-il bien de ne pas s’y risquer : ayant toujours désiré en tant qu’homme, il ne saurait parler avec justesse d’un désir féminin. Il ne saurait de toute façon adopter le point de vue d’un autre personnage que le personnage principal, qu’il a par ailleurs choisi masculin.

 

 

Quand il faut parler du désir d’un personnage secondaire, Wenders choisit d’ailleurs la troisième personne. La scène de la filature par le jeune poète Bernhard dans Faux Mouvement est de fait l’occasion de montrer la puissance du désir, sa propension à combler la distance. Celui-ci entend la conversation des amis au petit-déjeuner de l’hôtel et décide de les suivre. Plutôt que d’alterner entre plans des amis et plans particuliers montrant Bernhard, Wenders choisit de laisser son histoire au second plan. On observe ses mouvements en arrière-plan, et à plusieurs reprises le plan ne change pas quand les autres personnages ont quitté le champ, pour attendre que le jeune poète lui-même soit hors champ. Ainsi, il « hante » la scène, qui apparaît déréglée par la distance entre lui et les autres, distance marquée par ce décalage dans le montage, et ce jusqu’à ce qu’il se décide à la combler en les rejoignant. Tout comme Damiel dans Les Ailes du désir, Bernhard est un voyeur, mais un voyeur qui cherche à ne plus l’être, en établissant le contact partagé.

 

Vrai mouvement du désir ?

                  De fait, Damiel et Wilhelm, parviennent à établir le contact physique avec celle qu’ils n’avaient auparavant désirée que dans la distance, l’un avec la jeune acrobate quand il la retrouve dans la foule après être descendu parmi les hommes, l’autre avec la jeune actrice du train d’en face avec qui il a pu communiquer. Après de telles attentes dans l’éloignement, la prise de contact directe n’est cependant pas évidente. Cela donne lieu dans les deux cas à un plan poitrine montrant de profil les deux amants. Damiel, comme Wilhelm, cherchent silencieusement à toucher l’autre avec leur visage mais ils en sont comme incapables. L’un des deux couples, celui des Ailes du désir parvient finalement à s’embrasser réussissant à franchir le cap entre le désir et sa réalisation. Pour Wilhelm et Therese, ce contact physique semble à l’inverse impossible, et il ne le sera pas davantage durant la suite du film, jusqu’à la séparation du couple. Un acte manqué sûrement, en réponse au « faux mouvement » du titre.

Dans Faux mouvement comme dans Les Ailes du désir, Wenders insiste sur le fait que désirer c’est d’abord être en manque de l’autre et ainsi n’avoir que son regard pour combler ce manque. Il apparaît alors que désirer et réaliser son désir sont deux choses différentes. Si chacun y aspire, il est difficile et il n’est pas toujours possible de passer de l’un à l’autre, surtout quand le désir est amoureux et physique et qu’il demande à être réaliser par le toucher. C’est le problème de l’amour, mais aussi sa beauté, qui jaillit quand les deux amants parviennent à franchir ce pont du désir.

 

Paul Munch

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