TRAVELLING 6 – Under the Silver Lake (David Robert Mitchell, 2018) : « OCNI – objet cinématographique non-identifié »

David Robert Mitchell réalise en 2018 son troisième film, Under the silver lake, présenté lors du festival de Cannes. Film touffu, énigmatique, il est aisé de se perdre dans ses méandres. S’il mêle les genres – polar, film noir, animation, horreur, fantastique -, ainsi que les influences – de l’Hollywood classique à la pop-culture -, son esthétique léchée et sa musique hitchcockienne, parfois pop, lui donnent sa cohérence.

Under the Silver Lake s’inscrit dans la tradition des métafilms hollywoodiens, rendant hommage à la cité des anges en peignant le rêve américain, la volonté d’acquérir la gloire par l’écran des habitants de la ville. Emaillé de clins d’oeil à l’Hollywood classique – à travers notamment la figure de l’actrice Janet Gaynor -, mais aussi au cinéma de David Lynch – à Mulholland drive tout particulièrement, dont il reprend la structure labyrinthique ainsi que le mouvement de la caméra -, il s’adresse aussi plus particulièrement à Hitchcock, notamment au début du film dans une scène où Sam observe ses voisines depuis son balcon, à travers une paire de jumelles, faisant écho à Fenêtre sur cour.

Under the silver lake caricature ce monde creux qui se divertit, dépense, danse et refuse la disparition. Il met en scène une galerie de personnages oisifs, déguisés, artificiels, pures émanations de la ville – jeunesse dorée qui vit au jour le jour, s’étourdissant de fêtes à la Gatsby, jet-setteurs, actrices fanées sans avoir percé, escort-girls et producteurs, compositeur fou… Le protagoniste, Sam, est interprété par Andrew Garfield, acteur de comics ici utilisé à contre-emploi. Il joue un loser paranoïaque entraîné dans un jeu de pistes à travers sa ville et l’histoire du cinéma. Son obsession pour Sarah, sa jeune et blonde voisine disparue, l’embarque dans une exploration singulière et surréaliste d’un Los Angeles excentrique et carnavalesque. Comme le spectateur, il entreprend de reconstituer le sens d’une histoire à partir de signes livrés au gré du film, d’indices, de codes. Son enquête pour découvrir les mystères de Silver lake se présente comme une exploration fantastique, une découverte subjective de la ville.

Under the Silver Lake est une énigme dans une énigme, un dispositif de déchiffrage des secrets d’une industrie hollywoodienne décadente. Sam tente d’élucider les mystères de sa ville, et de donner du sens à la vie qu’il y mène en décodant les paroles de chansons pop et les cadeaux de paquets de céréales. S’il est englué dans une quête obsessionnelle, où ses fantasmes se nourrissent de références cinématographiques, sa méfiance vis-à-vis des images omniprésentes nous renvoie à nos propres doutes, à la perte de confiance contemporaine dans l’image qui entraine un essor des théories du complot. Le spectateur vit aussi cette remise en question constante à l’échelle du film, on ne sait plus si c’est la mise en scène qui nous trompe ou les délires subjectifs de Sam, projetés à l’écran.

Hollywood se perd finalement dans son propre jeu, celui de l’image érigée en mode de vie, de l’artifice et de l’apparence. La thématique du renouvellement permanent des icônes, par le sacrifice et la destruction, fait écho à Mulholland Drive. Ce renouvellement semble garantir l’éternité mythologique de l’Hollywood des étoiles montantes, et de leur survivance spirituelle plutôt que physique. Les paillettes et les projecteurs maquillent un monde fade et mortifère rythmé par les scandales et les fêtes, pris dans une boucle régressive, où chaque secret en dévoile un nouveau plus horrifiant que le précédent.

Derrière cette sacralisation de l’image poussée jusqu’à son adoration presque religieuse se cache l’angoisse de la mort, la peur de l’effondrement d’un édifice fragile, illustrée par les rites pharaoniques de milliardaires quinquagénaires aux airs de chamans et de gourous. Sous la surface du lac, les magnats de Los Angeles s’enterrent avec leurs télévisions, bouteilles de champagne et nymphes, tentant de contrôler et de commander leur mort économiquement et médiatiquement, dans une ultime mise en scène de leur vie. Tout n’est plus que faux-semblants et apparences, où le pouvoir de la représentation, la fascination pour les reliques, le culte de figures mythiques et croyances résurrectionnelles révèlent le mysticisme de l’univers mis en scène par David Robert Mitchell. Under the Silver Lake est un film qui joue avec les symboles et documente un Hollywood fantasmé.

Le cinéma y devient égyptien, la croyance aveugle dans le mythe Hollywood prend une couleur ésotérique. Le sex-symbol féminin se mue en une créature vengeresse mi-femme mi-chouette, qui punit ceux qui ont trop voulu voir, les acteurs et chanteurs sont des gourous répétant des rites chamaniques et les producteurs des prophètes, des néo-pharaons. Los Angeles est un monde autonome et dangereux dont la surface scintillante cache les secrets les plus inavouables, peut-être moins fictifs qu’ils ne le paraissent. Au-delà du miroir des apparences, sous le lac argenté, il n’y a que la mort.

La ville de Los Angeles y est présentée comme un microcosme, sur la temporalité duquel le rythme du film est réglé, qui s’autogénère et assure sa survie par une logique de réincarnation liée à la consommation instantanée et aux artifices qui y sont déployés. Le film renouvelle les parallèles souvent tracés entre Hollywood et Babylone en présentant la cité des anges comme un espace à la fois scandaleux et fascinant. Malgré le portrait ambivalent qui en est dressé, film et spectateur s’abandonnent et se laissent contaminer par cette déroutante hallucination…

 

Eva-Rose Duvivier et Lucie Guillemer

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s