FIF- LA ROCHE-SUR-YON 19 : Marriage Story – Noah Baumbach

Documenter l’amour marital
         Le spectateur et la spectatrice font la rencontre de Nicole (Scarlet Johansson) et Charlie (Adam Driver), un couple heureux à New York qui voue sa vie au théâtre, l’une comme comédienne et l’autre comme metteur en scène. Le film débute sur une magnifique déclaration d’amour de la part des deux personnages à sa moitié, une déclaration qui se trouve être le pilier du film. Effectivement, le couple, que l’on retrouve suite à la présentation de chacun par son compagnon, a entamé une thérapie afin de suivre au mieux un divorce fondé sur un accord commun de douceur et de bienveillance. Leur psychologue leur demande  de rédiger un rapide discours sur l’autre, dans lequel ils citeraient toutes les raisons pour lesquelles ils l’aiment ou l’aimaient, afin de mettre en place cette bienveillance respective qui devrait guider leur divorce, et de ranimer les bons souvenirs qui ont fait de cette période matrimoniale non pas 10 ans de perdus mais 10 ans d’amour et de bonheur. Nicole refuse à l’issue de l’écriture de sa lettre de lire celle-ci à Charlie. Le film débute sur ce refus et se termine sur cette même lettre que Charlie finit par lire une fois toute la procédure du divorce terminée. Un amour tangible et jamais perdu  qui traverse tout le film et structure son propos double, qui cache derrière une haine apparente une tristesse infinie.
        C’est cette violence de la justice américaine que Baumbach dépeint dans son film, cette dérive du divorce qui amène les personnages à se détruire judiciairement en allant jusqu’à prendre en compte chaque mot, fait et geste de l’autre afin de le retourner contre lui. Le spectateur est confronté à cette bataille sordide en apparence, mais qui cache une réelle détresse des personnages face au système américain qui rend le partage de la garde d’un enfant et des biens communs du couple si compliqués, jouant avec des sommes astronomiques pour obtenir des avantages dérisoires puisque matériels avant tout et dans une simple idée de renverser l’autre. C’est finalement un amour transpirant et frustré qui se dessine, des regrets et des doutes qui remuent les personnages engagés dans une procédure qui les dépasse.
        Les gros plans sur les visages des deux protagonistes visent à capturer la tristesse qui est la leur et leur désappointement, baignés dans cette situation lancée à pleine vitesse et motivée par leurs deux avocats qui sont venus se greffer et pervertir ce divorce. Le spectateur est bousculé entre des scènes douces qui laissent place à une violence inattendue, et qui attestent de cette obligation de cruauté au sein de ces procédures qui régissent les nouveaux rapports de domination judiciaires afin de gagner et de s’emparer de tout ce qui constituait la vie du couple durant leurs années d’idylle.
        La figure de l’enfant est ici neutralisée, statique et sans parti pris face à ses deux parents, suivant seulement son amour motivé par une innocence puérile qui ne s’embarrasse pas de l’implicite et du vicieux, comme peuvent le vivre les adultes. Les deux personnages qui forment le couple partagent sensiblement le même temps à l’écran, et sont filmés tous deux dans leurs moments de doute captés dans leurs regards, leur rendant ainsi justice équitablement, et leur octroyant un équilibre et une compréhension, une empathie similaire qui ne vise pas à les excuser mais plutôt à mettre en image les dessous de la violence présentée au tribunal. Le moment clé du film est sans doute celui où les deux personnages se retrouvent dans le nouvel appartement de Charlie, une entrevue qui vise à mettre certaines actions et décisions imprévues au clair et qui dérive vers un déversement de rage et d’insultes dont le seul but est de faire mal bêtement et d’exprimer leur tristesse profonde, qu’ils gardent enfouie depuis le début du film. Ce climax qui propose en quelques minutes à peine la vision de la déchirure provoquée par leur divorce s’achève sur des excuses d’une sincérité profonde, Charlie en pleurs autour des jambes de Nicole.

        L’amour existe mais fonderait violence et tristesse de deux êtres dont la seule solution pour les faire éclater a été l’instance de divorce. Les niveaux multiples de lecture émotionnelle du tableau judiciaire dressé par le film mélange des sentiments qui motivent de faux intérêts pour illustrer, sûrement, un mal-être plus profond sur la conscience de ce qu’est l’amour. En ce sens le film documente davantage l’amour dans ses particularités maritales qu’il ne raconte une histoire.

La production Netflix a décidé de supporter Noah Baumbach sur un thème qu’il a déjà pu aborder en 2005 dans Les Berkman se séparent. Mais la justesse du langage et de l’émotion de son dernier film dépasse sûrement le premier. Marriage Story est  un film qui parle à tous, parents et enfants, et qui propose la peinture d’un divorce entre amour et déchirements, travaillant à même cet équilibre qu’un enfant se tient au milieu, enfant qui finalement renvoie aussi le spectateur et la spectatrice à eux-mêmes dans leur étonnement quotidien face la réversibilité fulgurante des sentiments humains.
Baptiste Charles, Khâgne Lyon 2019-2020

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