FIF- LA ROCHE-SUR-YON 19 : About Endleness, Andersson

« Je vois un homme … »

 

Samedi  matin. La Roche-sur-Yon dort encore. Quelques férus de cinéma se décident à braver le froid. Un café noir englouti, ils se pressent dans les rues grises. La pluie alourdit leurs membres, encore engourdis par le sommeil. Puis l’entrée dans le théâtre italien, réinvesti pour le festival. Là quelques regards se croisent, là quelques bâillements s’échangent, là quelques fauteuils de velours grincent sous le poids des corps qui s’affaissent mollement, doucement. Puis les lumières s’éteignent et, le temps d’une séance, le public se replonge dans le rêve qu’il s’est empressé de quitter quelques minutes auparavant.

Et quel rêve ! Devant leurs paupières lourdes des étoiles apparaissent et parsèment, comme le dessin progressif d’une voie lactée, l’écran sur lequel est inscrit « About Endlessness ». Oui, c’est bien de l’éternité que souhaite parler Andersson qui, non sans ironie, tente de la représenter en seulement 1H30. Dans une composition plastique aux teintes froides et beiges, le cinéaste démultiplie les saynètes, instaure du discontinu dans le continu, de l’impermanence dans la permanence de son style, de l’extraordinaire dans l’infini quotidien de la vie des personnes disparates qu’il représente à l’écran. Attentif aux maladresses ordinaires, le cinéaste s’interroge sur l’existence, son sens, son immobilité potentielle, en témoigne la composition démultipliée de plans fixes qui hypnotisent le spectateur, comme s’il contemplait des tableaux. Des amants planent enlacés dans les airs, deux personnes contemplent sagement le vol d’oiseaux migrateurs, trois jeunes filles dansent devant un bar de marins, une femme semble aimer le champagne, etc. Autant de fresques du bavardage quotidien, tantôt drôles, tantôt enveloppées dans un cynisme grinçant qui ne manquent pas de tendresse envers l’humanité. Le regard du cinéaste, auquel rien n’échappe, croise celui du spectateur lorsque les personnages s’adressent à la caméra comme à un public de théâtre. Le discours est souvent incongru, déplacé, il résonne dans la salle à la manière des échos  désespérés des cris d’un prêtre qui revit la passion du Christ dans un cauchemar. Les sketchs se suivent ainsi comme dans un puzzle et se répondent les uns les autres. Les personnages mornes, blafards, claudiquent dans des rues désertes comme dans une eau stagnante. L’absurde côtoie le tralala des antihéros dans une composition plastique qui tient du travail d’orfèvre. Le spectateur rit, s’en veut de rire, s’émeut puis se laisse porter au son d’une voix-off tendre et féminine sans jamais savoir d’où elle provient. L’influence surréaliste ouvre l’onirisme et le déploie dans les yeux du spectateur.

Et puis le dernier plan du vol d’oiseau, qui rappelle le premier plan du film, clôt l’éternité sur elle-même. L’écran s’assombrit, les lumières se rallument. Les gens grignotent le silence du vieux théâtre. Magie du cinéma. Magie du festival. Nous sommes réveillés pour de bon.

 

Lucy Frémont

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s