TRAVELLING 2020 BEYROUTH – N°2 : The Taste of Cement de Ziad Kalthoum

Ziad Kalthoum, cinéaste syrien, réfugié au Liban, puis à Berlin, Ziad Kalthoum nous offre une expérience inédite en revisitant le cinéma documentaire pour mettre en scène des travailleurs syriens exilés au Liban.

Chaque soir, le couvre-feu imposé à 19h, oblige les ouvriers à s’enfouir dans le sous-sol du gratte-ciel en construction, un contraste terrifiant entre ce “trou noir” qui leur sert de lieu de vie et cet immeuble de 32 étages qu’ils bâtissent. Un parallélisme constant est opéré, par le montage dynamique et la bande sonore remarquable construite sur le motif oxymorique construction-destruction.

Pour ce faire, le réalisateur et le sound designer (Ansgar Freirich) ont recherché une cacophonie entre les bruits de construction du gratte-ciel et ceux de la guerre civile syrienne, entrecoupée d’une simple voix off, qui agit dans le film comme une suspension nostalgique et onirique, gardant par là toute la profondeur de son énoncé.

Cette vie bruyante s’oppose à la vie quasi-invisible et silencieuse que les travailleurs mènent dans cette cavité. Ce trou-noir établit un lien entre leur passé enfoui sous les décombres et les ruines. Les ouvriers tentent de se raccrocher à la vie et à la ville par le visionnage de vidéos ou de photos de la Syrie détruite par la guerre. Des moments de vie filmés avec toute simplicité et particulièrement émouvants. Une humanité leur est enfin rendue dans ces conditions de vie et de travail qui vont à l’encontre des droits de l’homme.

C’est leur réalité qui apprivoise le regard du spectateur et la spectatrice, et non l’inverse. Les images et le son sont en effet des éléments interdépendants ; l’un ne va pas sans l’autre. Le montage frappant de la grue aussitôt associé au canon du tank développe ce contraste entre la reconstruction de la ville de Beyrouth et la destruction de la Syrie, entre le ciment qui assemble et le canon qui démembre. Le film s’affranchit des lois de la physique et supprime les frontières. L’avancée d’un tank invincible dans une ville en ruine se conjugue  à l’exploration d’une carcasse d’un char ayant sombré dans les profondeurs de la Méditerranée. Le manque de repères prend une dimension à la fois esthétique et anthropologique.

Cette nouvelle vision du genre documentaire est donnée par des associations d’images et de sons percutantes mais efficaces, qui interpellent, gênent ou choquent, sans rien imposer au regard. Ainsi, le silence du « black hole » est soudainement interrompu par des images de bombardements filmées à travers les yeux des exilés syriens. Il y a aussi ce plan remarquable fondé sur une transparence d’image qui s’initie peu à peu, d’un ouvrier allongé et d’obus lancés du ciel venant rompre de manière fracassante son moment de calme.

Le son, à la fois silencieux et assourdissant, complémentaire ou surprenant, en fait le personnage principal (et plutôt audacieux) du film. La voix-off constitue du début jusqu’aux dernières scènes une ligne de continuité qui rythme les moments de vie, ou du moins de survie, des travailleurs.

La tour de Babel qu’ils construisent est sans aspirations, si ce n’est de participer au cercle vicieux du capitalisme. Le réalisateur dénonce, de ce fait, cette chaîne incessante ; la guerre n’est qu’un éternel recommencement, un déplacement de ville en ville. Les immeubles ne sont que des tombeaux à venir, un tas de décombres et de poussières cimentées ensevelissant les corps et les bouches.  La voix off met ainsi l’accent sur le goût du ciment (« The Taste of cement ») incessamment présent sur les lèvres des ouvriers par la démolition de leur ville ou sur le chantier pharaonique de Beyrouth.

La prise de vue tournante des dernières images, la caméra placée dans une bétonnière, rappelle une nouvelle fois ce rapport cyclique. Les exilés syriens sont comme prisonniers. Leurs mouvements uniquement verticaux les empêchent de communiquer avec Beyrouth. Subissant une malédiction, un supplice : ils voient tout, d’où les nombreux panoramiques sur la ville, mais ne peuvent rien.

C’est la ville multitude contre la solitude humaine.

DABOUIS Capucine – PHALIPPOU Nadia

 

 

 

 

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