TRAVELLING 2020 BEYROUTH – N°4 : Le Baiser du tueur, Stanley Kubrick

1.

Âgé de 27 ans, Kubrick réalise en 1955 Le Baiser du tueur.

Le scénario, d’apparence fort simple, se concentre sur un triangle amoureux entre trois personnages. D’un budget fort modeste, son deuxième long-métrage reste filmé avec l’extrême minutie qu’on lui connaît. Le film est habité par des éclats de génie au détour de plans (le rêve halluciné) ou de séquences frappantes (le combat de boxe, le combat final). À travers cette histoire souvent qualifiée d’anecdotique, Kubrick laisse déjà entrevoir la cruauté qu’il ne cessera de sonder, avec le talent incontesté qu’on lui connaît, dans le reste de ses œuvres. Ce film permit donc de faire connaître Kubrick, puisqu’il s’impose comme un film noir fulgurant, essentiel à la compréhension des sources Kubrickiennes puisque certaines des obsessions visuelles voire philosophiques du cinéaste s’y trouvent déjà. Pourrions-nous alors ici déjà percevoir un certain aspect documentaire conféré à cette oeuvre ?

Le génie Kubrickien se traduit tout au long du film. Par exemple, le fait que Davy soit un boxeur est parfaitement utilisé lors des nombreuses scènes d’action. La poursuite sur les toits est aussi parfaitement chorégraphiée à l’aide de subtiles mouvements de caméras, lesquels tiennent le spectateur en haleine. On ressent durant le film l’influence du néo-réalisme italien et du cinéma expressionniste dans le clair-obscur, mais aussi de nombreux clins d’oeil aux grands cinéastes de son temps, tels que Hitchcock ou Welles.

Quelques scènes dans les rues de New-York sont filmées en caméra cachée. Cela confère, là encore, un aspect documentaire et une véracité immédiate à l’oeuvre Kubrickienne. La figure des passants est d’ailleurs directement inspirée de son travail de photographe, des gens typiques de la ville. On nous écarte du moindre soupçon de superficialité. On nous expose une réalité en nous éloignant de l’image bien trop répandue d’un New York fantasmé, du cliché de cette ville si grandiloquente et si lumineuse. Kubrick ne cherche pas ici le spectaculaire, et au contraire, nous expose la grandeur monstrueuse d’une ville pourtant fascinante, en proie à de nombreuses tensions.

Le Baiser du tueur a été tourné sans le son, et le travail de postsynchronisation a été un défi technique considérable. C’est d’ailleurs Kubrick lui-même qui, après la caméra et la lumière, s’occupe du montage. Une fois son long métrage terminé, il parvient à le proposer au studio United Artists qui l’acquiert pour 75 000 dollars. Il réalise donc un bénéfice plutôt modeste de 35 000 dollars. Le baiser du tueur peut se voir comme un « brouillon », sincère mais imparfait, de son premier chef-d’œuvre.

Cependant, il demeure important d’insister sur la réception du film auprès du public en 1955 et de son évolution aujourd’hui. À l’époque, une grande partie de la critique est dithyrambique, on insiste sur cette « grande virtuosité » qui lui est propre, cette qualité narrative, cette virtuosité technique et ce travail si original de la lumière. Une autre partie de la critique s’attache à mettre en exergue l’idée selon laquelle il ne s’agit que d’un film digne du niveau d’un étudiant en cinéma : on lui reproche de profondes faiblesses : une voix off et une musique trop envahissantes, un scénario trop bancal qui « n’apporte rien » à l’oeuvre cinématographique. Etrange écho aux débats contemporains soulevés par Jean-Louis Comolli autour de la « parole filmée ».

Or, à cette époque, Kubrick apprend son métier, se cherche, et par conséquent erre, mais de façon juste. Si le choix des acteurs est régulièrement critiqué  (on reproche à Jamie Smith, jusqu’alors inconnue, de livrer un jeu trop inexpressif), il nous apparaît que l’utilisation de la voix off permette d’accentuer les tourments émotionnels de ce personnage. Là est bien l’enjeu de film : s’appuyer sur un matériau de pur film noir pour braquer la caméra sur les défauts de l’être humain, et ici en particulier la violence, la frustration (notamment sexuelle), la provocation… Aujourd’hui, on considère souvent Le Baiser du tueur comme un véritable classique, un chef-d’oeuvre, lequel permit de pointer et de révéler le style Kubrickien.

Alors, l’espace filmique ne serait-il pas l’un des seuls, voir l’unique moyen, de rendre compte du « dark side » inhérent à chaque être humain? Ne serait-il pas l’intermédiaire le plus fiable pour dénoncer une multitude de vices et ainsi corriger les moeurs?

Rodriguez Cyril & Seguin Adèle

 

 

2.

Pourtant, pourquoi n’avons-nous pas été subjugué par le long-métrage de Kubrick ?

 

Nous avons déterminé trois hypothèses.

Tout d’abord, peut-être que le décalage de plus de soixante ans entre le point de vue du cinéaste et notre position de spectateur contemporain a établi une impossible concorde. Entre un réalisateur, qui était très certainement précurseur pour son époque, et le spectateur moderne en quête constante de nouveauté. Finalement, en allant au cinéma, ne sommes-nous pas en quête de surprise, d’admiration et d’émotions jamais ressenties face à un autre long-métrage. Ainsi, le film de Kubrick n’a pas révolutionné notre conscience de spectateur, les différents sujets ou thématiques semblant avoir déjà été traité avec brio. À titre d’exemple, la manière de filmer le combat de boxe n’a ni la splendeur du Raging Bull de Martin Scorsese ni la vigueur et le rythme qu’on retrouve dans la franchise des Rocky.

 

Il est néanmoins indéniable que la technique, au détriment parfois de la narration, est impeccable. La lumière est particulièrement intéressante à saisir : loin d’un jeu de lumières convenu comme dans les films de studios de l’époque, il y a une volonté dans le film de jouer sur une lumière naturelle, provenant de médiums à la diversité remarquable, allant de la simple lampe ou d’un lampadaire aux phares des voitures ou des panneaux publicitaires de Times Square. D’autre part, les différents plans de New York en font un portrait à contre-pied de toute représentation magnifiée de la ville mondiale: elle est ici lugubre, mal famée mais en même temps immense. Cette monstruosité qui est dépeinte se ressent particulièrement dans la course poursuite précédant le climax, où les plans fixes de la ville sont tels que les protagonistes semblent insignifiants, seuls et dominés par cette ville.

De fait, ces choix prégnants d’une technique impeccable créent une étrange oscillation entre réalisme documentaire et fiction, qui a vraisemblablement provoqué notre manque d’empathie pour le film.

 

Finalement, peut-être n’avons-nous pas été transcendés par Kubrick lui-même. L’œuvre, seconde de sa filmographie, nous a sûrement perdus : finalement, nous ne savions pas vraiment ce que le réalisateur a voulu faire. Simple exercice de style, manière de tester sa technique, anticipation des futurs long-métrages de l’artiste ? Le spectateur avance masqué, se confronte à des personnages pour lesquels il n’a que peu de sympathie, sort parfois de l’intrigue du fait de l’aspect contemplatif et lent du film.

 

Dès lors, nous n’avons peut-être pas compris Le Baiser du tueur à sa juste valeur. Ou alors avons-nous saisi qu’il fallait prendre ce film simplement comme une porte documentaire vers les chefs-d’œuvres postérieurs de Kubrick.

Pierre-Louis Robin

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