TRAVELLING 2020 BEYROUTH – N°5 : Les Gardiens du Temps Perdu (2012), Diala Kachmar ou la parole des hommes

 

 

Pendant trois ans, Diala Kachmar, cinéaste et comédienne libanaise, a arpenté les rues du quartier populaire d’Al Lija, à Beyrouth, à la rencontre de ses habitants. Pendant une grande partie de sa vie, elle a craint ceux qu’on appelle les « codors », les voyous machos d’Al Lija. Dans Les gardiens du temps perdu, son premier long-métrage documentaire, la cinéaste montre les résidus de la guerre civile libanaise, qui se perpétue au sein des gangs du quartier. Le spectateur est invité à entrer dans Al Lija par la parole de ces hommes marginalisés qui, assis tous les soirs sous le porche d’un magasin, enchaînent les cigarettes et les récits de leur vie chaotique.

 

Ce documentaire ne dévoile pas la vérité dans les faits, mais dans la parole des hommes que l’on suit, qui décrivent le Liban, leur quartier, et se décrivent eux-mêmes. Derrière un héroïsme apparent et joué, se dévoilent des témoignages poignants, intimes, qui recèlent une certaine violence. Teberetti fait lire avec fierté sa lettre de condamnation en justice pour tentative de meurtre et insiste particulièrement sur le nombre d’articles de la loi qu’il a enfreint ; tous se vantent de leurs bagarres avec les policiers, qui finissent toujours dans le sang ; un des hommes pose nonchalamment une arme sur la table… La vie à Al Lija n’est pas facile, elle n’est jamais confortable. Certains rêvent de plus, d’un travail, de mariage. D’autres ont abandonné, perdus dans la drogue, comme ils l’expliquent eux-mêmes avec amertume.

 

Diala Kachmar confronte ces hommes, les pousse à se livrer sur des sujets qui les gênent, et les écoute toujours attentivement. À un moment donné, elle leur pose la question : « de quoi avez-vous peur ? » Exclamations et rires parmi les hommes. Ils n’ont peur de rien, sauf de Dieu. Pourtant, face à la caméra, on pourrait leur rétorquer qu’ils craignent deux choses : la caméra, et la femme qui se trouve derrière. Cela surprend au début, Diala Kashmar est la seule voix féminine du film, celle qui est aux commandes, celle qui a une forme de pouvoir, à côté d’hommes qui la considèrent comme une petite sœur à protéger et qui veulent se montrer intimidants. Mais elle s’impose au sein des groupes, de manière à créer une relation entre eux et la caméra. Cette caméra effraie et fascine à la fois. Le rapport crée entre elle et les sujets filmés est étonnant : au départ, ils la rejettent avec méfiance, se cachent le visage, confrontent Kashmar avec dureté. Et pourtant, ils ne sortent jamais du cadre. S’instaure alors un jeu, entre rejet et attraction pour cet objet de pouvoir qui pourrait les livrer à la police ou les dénoncer dans les médias. Petit à petit, à force de patience et de persévérance, ces hommes, ces durs à cuir, se laissent apprivoiser par la caméra et dévoilent leur visage et leurs histoires, tout en restant conscients de devoir montrer leur bon profil. À Al Lija, filmer est un jeu dangereux, un acte politique.

 

Diala Kachmar ne filme pas pour satisfaire la « jouissance optique » des spectateurs, selon la formule de J-L Comolli. Elle n’assouvit pas ce désir de voir ce qui fait peur, ce qui fait mal, que seul peut avoir un spectateur de cinéma, tranquillement assis dans une salle obscure, loin de la guerre et de la misère. La cinéaste ne montre ni la violence du quartier, ni les horreurs, de la guerre civile et de maintenant, perpétuées par les gangs. Disons plutôt qu’elle les enregistre à travers les paroles de ces hommes dont elle écoute les récits avec attention. Le film n’est pas réalisé pour les spectateurs et les spectatrices, mais bien pour les habitants d’Al Lija. Elle leur dédie et leur donne les images qu’elle capte. Elle leur offre sa caméra, comme une main tendue, pour les aider. Les aider à faire quoi ? À s’émanciper, à se livrer, à libérer la parole, à construire eux-mêmes l’image qu’ils ont d’eux et de leur quartier, sans stéréotypes, sans préjugés. Les gardiens du temps perdu filme la rue, son agressivité et sa fragilité, et porte en son sein les réalités politiques et sociales du Liban.

Salomé Kerrand, Solenn Le Moing (17/02/20)

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