TRAVELLING 2020 BEYROUTH – N°7 : Caramel de Nadine Labaki, une parole libérée ?

Pour son premier long-métrage, Nadine Labaki choisit de placer sa caméra dans un lieu clos, un institut de beauté, sorte de refuge propice aux confidences de ces femmes, que l’on retrouvait déjà dans Femmes de Cukor en 1939 ou plus tard en 1999 dans Vénus Beauté de Tonie Marshall, dont le personnage principal s’appelait… Nadine. Certains y verraient un signe. Quoi qu’il en soit, toutes ces femmes, clientes ou employées, semblent avoir besoin de ce havre de paix, cette bulle d’oxygène, pour se confier, loin des oreilles et regards indiscrets, et partager entre elles un moment de douceur dans des existences et des destins complexes et pourtant si communs. Jayale, chrétienne, est éprise d’un homme marié, Nisrine, musulmane, n’ose avouer à son fiancé qu’elle n’est pas vierge, Rima qui semble de plus en plus attirée par les femmes, Jamale, quinquagénaire divorcée qui désire ardemment retrouver sa jeunesse et sa carrière d’actrice, et Rose, couturière chrétienne, qui a mis sa vie entre parenthèses pour s’occuper de sa soeur aînée handicapée.

Intime et émouvant, ce film est d’une grande douceur, même rassurant : les femmes elles-mêmes se sentent en sécurité dans ce salon d’esthétique, là où aucun homme n’entre, sauf quand elles l’y invite (comme le policier par exemple). Les différentes techniques utilisées créent une ambiance à part entière et tout à fait particulière. L’espace du salon de coiffure est filmé de diverses manières : un grand espace, très ouvert, qui facilite la communication, les confidences en tous genres, des collègues et amies esthéticiennes et des clientes. C’est le symbole d’une parole qui se veut libérée, tout en restant dans l’intimité du salon. Puis il y a ces espaces plus petits, plus à l’écart, qui laissent place à des entrevues plus intimes, plus personnelles. Un recentrage s’effectue davantage sur la vie et les sentiments des personnages en tant qu’individus. On passe alors d’une pièce baignée de lumière à des ambiances plus tamisées, plus intimistes, avec le jeu de l’obscurité créé par les coupures de courant incessantes. Ces espaces intimes sont d’autant plus démontrés par l’utilisation de gros plans. Caramel offre encore dans ce sens à la musique une place prépondérante : les chants des femmes surtout occupent une place importante (en bande-son ou en “direct”). Les musiques sont majoritairement douces, le piano et le violon viennent interrompre ou accompagner les actes et paroles féminins. Nadine Labaki, par son scénario et sa technique, pluralise l’émotion du spectateur et de la spectatrice.

La réalisatrice explore la diversité au sein d’une communauté forte et soudée. Les générations, les appartenances religieuses, les statuts sociaux et attirances sexuelles coexistent dans une harmonieuse dynamique. Les liens familiaux et amicaux sont abordés avec autant de vérité que de douceur, reflet de cette comédie que l’on pourrait aisément qualifier de douce-amère. Les figures masculines sont elles aussi plurielles, mais toujours secondaires : alors que l’amant de Layale nous paraît comme invisible (son visage n’est jamais montré face-caméra), il se fait néanmoins remarquer par les troubles qu’il cause chez elle. Ici, les hommes ne sont pas blâmés, ils peuvent même apparaître tout à fait sympathiques, le but n’étant pas de les viser.

En plus d’explorer la diversité de cette communauté, Nadine Labaki s’aventure vers les dits et non-dits. L’homosexualité n’est pas explicitée mais s’exprime très largement par les regards, les sourires ou encore les thèmes musicaux, ou bien encore le sexe qui, traditionnellement interdit avant le mariage dans la religion musulmane, est explicitement mentionné et repris durant plusieurs séquences du film. Les femmes se rendent belles entre elles : outre le but premier de l’institut, il s’agit aussi de signifier de leur puissance et de la beauté de chacune d’entre elles. Elles ne se résument pas qu’à la beauté physique, qui ne leur sert que “d’échappatoire” au sein d’une société complexe.

A l’image du caramel, qui caractérise l’opération d’épilation des esthéticiennes ici, ce film est doux et brutal. Nadine Labaki parvient  à créer un contraste entre la légèreté et la tension sociétale. L’entrecroisement des destins offre au spectateur un scénario habile, alliant comique et tragique. Teinté d’un profond humanisme, le long-métrage se confronte à de nombreux sujets de société. La religion est abordée de manières différentes, qui viennent s’opposer parfois : elle pèse sur ce film quoi que l’on en dise, elle est faite de traditions bien sûr et manifeste à la fois une quête de modernité dans la relation qu’on peut avoir avec elle. Les différents tabous concernant le corps et le rapport à la sexualité (ici virginité ou homosexalité) sont à la fois universels, car ils touchent et concernent les femmes partout dans le monde, mais résonne peut-être d’une manière très singulière au Liban en comparaison avec nos modes de vie occidentaux, où ces rapports peuvent paraître presque ridicules, ou en total décalage avec l’époque… De ce point de vue, le film cesse d’être une fiction divertissante et informe sur ce qu’il en est des mentalités de ce pays. La réalisatrice n’hésite pas à montrer dans ce petit quartier populaire les transgressions, plus ou moins graves ou sanctionnées : du port de la ceinture à la location d’une chambre d’hôtel, en passant par une discussion entre un homme et une femme non mariés, seuls dans une voiture…

Bien que tourné en arabe et dans Beyrouth, Caramel est bien l’un de ces rares films qui ne mentionne pas la guerre. Ce sont toutes ces couleurs et ces allures clinquantes des femmes qui nous apparaissent. Ce n’est pas pour autant dans un cadre de paix retrouvée que se tourne ce film. Dix jours après le dernier plan, la guerre éclate de nouveau au Liban. Pour le montage, prévu à Paris, les rushes sont rapatriés non sans mal. Nadine Labaki, elle-même, doit revenir dans l’hexagone, non sans une sensation de culpabilité, en quittant son pays, qui résonne de nouveau sous les détonations. Caramel lui parut alors bien futile.

Le film est-il alors illusoire ? La part d’optimisme qui réside en nous aurait plutôt tendance à dire qu’il n’y a tout compte fait qu’un film avec autant de vie et de couleur qui puisse tenter de contredire la guerre. Peut-être alors pourrons-nous dire que certes, la guerre n’est jamais à l’écran, mais elle n’en demeure pas moins présente parce qu’en sont filmées les conséquences que sont le besoin d’évasion et de légèreté ressenti par nombre d’habitants de Beyrouth.

Véritable peinture de la féminité libanaise, Caramel nous plonge dans ce croisement perpétuel de destins qui s’accompagnent d’une lumière très caramel,  évoquant les odeurs envahissantes et sensuelles du sucre fondu. Le film doit beaucoup à ses actrices. Nadine Labaki a fait le choix de femmes qui n’étaient pas actrices. Ou qui du moins ne le savaient pas encore. Recrutées pour leur proximité avec les personnages qu’elles interprètent, leur jeu paraît naturel, excessif quand il le faut, démonstratif et séduisant toujours. Elles confèrent sans doute cette authenticité et cette spontanéité tant recherchées et qui octroient au cinéma en général toute sa vitalité.

Loân Lair & Marie-Katell Denat

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