TRAVELLING 2020 BEYROUTH – N°8 : Donnie Darko de Richard Kelly, la vérité dans l’illusion

 

 

Donnie Darko fait partie de ce genre de films dont on sort en se demandant ce qui vient d’arriver, si on a vraiment compris le propos du réalisateur et si on a aimé ou non ce qu’on vient de voir. Richard Kelly le dit lui-même en interview: « J’ai construit ce film de telle façon que l’on puisse le voir et le revoir et continuer à en débattre. Quand tu réalises un film, tu es forcé de le visionner des centaines de fois. J’essaie de faire en sorte que les miens aient plusieurs niveaux de lecture. Que l’on veuille me parler de Donnie Darko encore aujourd’hui montre que j’ai réussi ».

 

Le film sort en 2001, quelques semaines seulement après l’attentat du 11 septembre aux Etats-Unis. Cet événement n’est pas sans conséquences sur la réception critique et publique du film, qui a étouffé son potentiel succès avant même sa sortie, par une absence de publicité autour du long-métrage et un accueil froid après l’immense succès de Memento, réalisé par Christopher Nolan, un an auparavant. Les anecdotes qui entourent la production et la naissance du film sont en partie les raisons pour lesquelles celui-ci est devenu culte quelques années plus tard, préservant un mystère hors de la salle sur les raisons de son échec commercial aussi intéressant que celui de son récit, que l’on découvre et reçoit sans jamais vraiment le comprendre.

 

La première question qu’on se pose avant d’écrire un article sur Donnie Darko, la première chose que l’on se demande en sortant de la salle c’est « Qu’est-ce que je pourrais raconter sur cette histoire sans rien en révéler? ». C’est difficile de rester autour de généralités ou d’émotions, car celles-ci ne permettent pas de véritablement rendre compte du film en profondeur. Nous avons donc pris le parti de donner une analyse, qui nous est propre et qui ne se revendique pas comme véridique, mais qui propose un regard sur le film à partir de ce que nous avons ressenti en le voyant. A vous, lecteurs, de ressortir de cette lecture en étant d’accord ou non avec notre vision du film, mais en ayant pu, peut-être, réfléchir sur son contenu d’une autre manière.

 

Richard Kelly propose une histoire, celle d’un adolescent, Donnie Darko. Celui-ci n’est pas comme les autres jeunes de son âge, et se révèle bien plus cultivé, et connecté à une sorte de spiritisme justifié par ce qui semble être une forme de schizophrénie chez lui. Mais le développement d’une dimension du temps et de l’espace distendus, d’un espace mental de Donnie Darko, se révèle à la fin de l’intrigue et bouscule complètement la vision du spectateur, qui se prête à l’illusion de ce monde à son insu pendant près de deux heures. La révélation de cet espace-temps hors des conventions permet de se rendre compte que le rêve du personnage compose, peut-être, la quasi-intégralité du film et que les éléments qui nous semblent étranges, éloignés de la réalité, le seraient car un onirisme fort leur donnerait cette caractéristique autre et inhabituelle.

 

Le parallèle avec la schizophrénie qui se dessine permet à Kelly de rendre plausible et résolument fou ce monde, puisqu’il sortirait de l’imaginaire de Donnie par des hallucinations mentales, bien que le public puisse se demander s’il n’est pas devin ou instance révélatrice d’une potentielle fin du monde jusqu’à la révélation finale. C’est un processus d’auto-sauvetage qui se développerait alors chez le personnage de Jake Gyllenhaal, une auto-persuasion qui le rend pitoyable et touchant à la fois, car son malheur se reflète par ses appels au secours répétés au sein du film. Ses regards, ses gestes désespérés et insensés révèlent peut-être que le statut et le caractère d’un adolescent plutôt populaire et divergent dans l’intrigue rêvée ne sont que rêves justement, et pourraient laisser le public se douter qu’en dehors de celui-ci, dans le monde réel, le nôtre, il ne serait qu’un adolescent à l’image de la jeune asiatique du film, rejetée et moquée par ses camarades.

 

Ce monde factice peut être repérable par le comportement de ses individus et certaines de ses composantes. Les parents qui sourient et rient presque après la chute du réacteur d’avion, par exemple, ou encore la hache plantée par Donnie dans une statue en bronze massif, et les chemins invisibles qui sortent de l’âme des gens, manifestent notamment la possible irréalité du monde de l’adolescent.

 

La figure du lapin également, plus qu’une simple référence à Halloween, le contexte temporel du film, représenterait avant tout le monstre intérieur de Donnie, celui qu’il pense être quand il est dominé par sa maladie, un visage crispé et une voix plus aiguë et effrayante apparaissant alors. Cette figure incarnerait également une sorte de Dieu dans ce monde, puisqu’il prédit la fin du monde que s’est construit Donnie pour potentiellement échapper à la réalité en lui annonçant que cette réalité reprendra le dessus d’ici 28 jours, au début du film. Ainsi, c’est le monde illusoire de Donnie qui se détruirait au bout de cette échéance, ce qui expliquerait dès lors que sa mère et sa soeur, instances créatrices de la vie, meurent dans l’avion en incarnant la métaphore de ce monde qui s’effondre. Les prémices de cette destruction prennent d’ailleurs place tout au long du film par l’inondation de l’école, ou encore la maison qui brûle.

 

Une des scènes les plus marquantes du film reste la scène méta-filmique au sein de la salle de cinéma: c’est ici l’illustration du portail que recherche Donnie, cet espace entre le monde réel et le monde illusoire qu’il invente, cet espace encore où l’écran devient ce portail vers une réalité à l’écran, une conscience du monde, et que Donnie ne traverse pas en restant dans son siège de spectateur et en quittant la salle. Il préfèrerait alors se conforter dans son monde plutôt que de retourner dans la réalité, et manquerait ce passage qu’il recherche tant et dont il parle avec son professeur pour sauter dans cet autre monde pour lui, cette réalité qui est la nôtre, et qui l’effraie. La salle de cinéma comme le lieu de l’éveil du spectateur, si l’on s’en réfère à André S. Labarthe, échouerait donc ici à cause de la croyance indubitable de Donnie pour sa propre illusion, et l’acte de quitter la salle illustrerait qu’il échappe ici à sa conscience même. Sa petite amie s’endort et dort tout le long du film, dans ce lieu de tensions entre les deux mondes, ne représentant alors plus qu’une marionnette de Donnie ici et donc désincarnée face à cette réalité manifeste à l’écran…

 

Ou c’est peut-être cette conscience même que permet de provoquer le cinéma chez le spectateur et qui l’atteindrait de manière à ce qu’il aille brûler la maison du pédophile du film durant la séance afin de mettre fin à son propre monde. La figure du lapin, qui lui commande cet incendie dans la salle, serait en quelque sorte ce seul élément de notre réalité en apparaissant pourtant comme la plus grande illusion, car il le guiderait tout au long du film pour retourner vers le vrai monde, en lui rappelant dès le départ que son illusion prendra fin.

 

Cette double-interprétation nous permet finalement d’affirmer une chose sur ce très beau film de Richard Kelly: ce n’est pas une simple analyse qui permettra de résoudre tous ses mystères, et à l’image d’un Inception qui sortira neuf ans plus tard, Donnie Darko rentre dans cette série de films qui bouscule l’habitude et le regard cinématographiques des spectateurs et des spectatrices pour les faire entrer dans une réflexion nouvelle sur le monde à travers des caractères illusoires et peut-être d’autant plus révélateurs de vérité qu’ils la cachent pour mieux la révéler aux esprits éclairés.

 

Baptiste Charles, Eva-Rose Duvivier, élèves de Khâgne Lyon au lycée Chateaubriand, 2019-2020

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