TRAVELLING 2020 BEYROUTH – N°9 : Un quartier oublié de Beyrouth reprend vie à travers le film Martyr (2017) de Mazen Khaled : le cinéma n’est pas là pour simplifier.

Cette année le festival Travelling a pour thème la ville de Beyrouth. Notre déambulation à travers les salles de Rennes nous fait déambuler à travers Beyrouth et le film Martyr de Mazen Khaled nous en fait découvrir une autre facette. Le film nous présente deux espaces autant opposés que complémentaires : le quartier où vit Hassane, le personnage principal du film, et la corniche où vont se baigner les jeunes du quartier. Le quartier est le lieu de l’étroitesse : les rues sont exiguës, le regard de la communauté est en permanence porté sur ses membres. Pour autant, ce regard n’est pas seulement un contrôle, il est aussi le regard de l’amitié, du parent. Le quartier ne doit pas être caricaturé comme un lieu de pression sociale car il est aussi le lieu des solidarités. L’aspect « fermé » du quartier est dialectisé par la possibilité, pour la caméra, d’y entrer et de le parcourir. Celle-ci pénètre l’espace avec respect et montre la dignité de ces espaces du quotidien, leur complexité labyrinthique… leurs défauts aussi car rien n’est abordé de façon manichéenne : le cinéma n’est pas là pour simplifier.

Ce quartier de Beyrouth et ses habitants sont filmés de façon réaliste. Le réalisateur y montre l’ennui et la misère auxquels les jeunes veulent échapper. Cette échappatoire se situe, pour eux, en dehors du quartier, au niveau de la corniche. Elle est ouverte, on y voit l’horizon, tout le monde voit et est vu. Elle est le lieu de l’honnêteté, le lieu de libération de l’identité, où les regards ne pèsent plus. A travers ce film, le spectateur découvre donc une ville mais aussi ce rapport moderne au monde que tente d’avoir les jeunes hommes. Cette modernité avec la liberté qu’elle sous-entend est illustrée comme étant difficile à exprimer : c’est presque uniquement sous l’eau que les corps, les désirs, les instincts peuvent s’épanouir. Au cœur de ces ruelles, on découvre également cette tradition religieuse, portée, soutenue par les parents, précisée et délimitée autour de l’ordre, des réprimandes et de la prière.

Le film propose ici une adaptation ou une actualisation de la notion de martyr. La religion donne à cette notion une portée religieuse appuyée par les discours, les cérémonies et les rituels qui se déroulent suite à la mort du personnage central, considéré alors comme un martyr, noyé après avoir tenté un plongeon trop dangereux. Pour autant, il y a ici écart puisqu’Hassane ne s’est pas sacrifié au nom de la religion. Cependant, le fait d’avoir choisi de filmer une mise en scène chorégraphiée, d’avoir donné vie aux rites… permet au spectateur de comprendre que ce noyé est bien, en un sens un martyr. Il est porté, protégé, caressé, sa dépouille semble faire le tour du quartier en voiture, tout le monde s’en attriste. Une reconnaissance est vouée à son corps, les femmes le pleurent et les jeunes le préparent. Alors, s’il y a bien l’idée de martyr, celle-ci se situerait plutôt dans le fait que le personnage est martyr de la misère, de l’ennui, du manque de liberté et d’expression qui sévissent dans ce quartier. Le film montre l’appartenance du personnage à une communauté solidaire où la religion n’est pas forcément aliénante bien qu’elle puisse participer au tabou des corps. Ainsi, la religion permet aussi de réhabiliter, de rendre digne et d’intégrer ceux qui n’ont plus rien (y compris la vie même).

Ces jeunes, dont l’avenir semble prématurément terni, n’ont aucune clé d’expression. Ils sont déjà stéréotypés, marginalisés dans leur propre pays. Personne ne semble pouvoir leur apporter une aide, ils doivent la construire, la chercher eux-mêmes. Lorsqu’inconsciemment, il en vient au prix de leur vie, alors, comme Hassane ici, ils deviennent martyrs pour leur liberté, leur émancipation. Tous ces tensions sociales et ces contraintes quotidiennes donnant lieux à de nombreux conflits familiaux, communautaires, sont perceptibles par la manière avec laquelle le réalisateur parvient à traiter des tabous, des non-dits. Les tensions dues à la religion, aux différences de classes sociales, aux désirs des corps sont soulignées, suggérées par une esthétisation particulière du son et de l’image qui permet d’aller au-delà de ces tabous. Ici donc, l’art cinématographique utilisé par Mazen Khaled, permet d’ouvrir un autre chemin, entre le réel et l’irréel : voie d’expression, de révélation de ces éléments.

Ainsi, Martyr brille aussi par le travail du son et en particulier de la voix. Les différentes voix correspondent à un usage défini : la conversation, la prière, le chant. Chaque séquence du film a sa dominante qui apporte une teinte spécifique au film. Martyr laisse aussi sa place au silence qui nous rappelle à notre statut de spectateur et de spectatrice et donne du relief à la parole qui se manifeste ensuite. L’ambiance sonore est moins celle de la ville de Beyrouth que celle de l’intériorité de ses habitants, les sons sont avant tout entendus et participent de la poétisation du monde.

Enfin, il parait indispensable de revenir sur le traitement de l’image par lequel le réalisateur procède dans son film. Cette manière d’utiliser la caméra et le montage ressemble par instant au cinéma expérimental lorsque, par exemple, le spectateur est amené à découvrir de gros plans sur différentes parties du corps dans les scènes aquatiques. Mazen Khaled filme avec un grand talent ces scènes en présence d’eau qui ressemblent de cette manière à de véritables chorégraphies immergées : les corps s’entrechoquent, se mêlent, évoquant Busby Berkeley. Les distinctions entre les différents corps et personnages ne peuvent plus se faire : un autre corps se forme à partir de tous ces corps individuels. Le réalisateur présente ainsi des éléments universels : la mer, l’amour, l’amitié, l’homme… et réussit à donner les clés au spectateur pour que celui-ci saisisse en même temps cette dimension universelle, artistique permettant de transmettre à chacun des émotions, tout en conservant une dimension politique, sociale qui s’exprime également par ce parti-pris artistique. Ainsi, ces jeux d’images permettent de traiter brillamment des corps qui deviennent les personnages principaux, détachant petit à petit le spectateur et la spectatrice d’un scénario traditionnel composé d’une narration linéaire. Ici, par l’utilisation du roman photo de scènes reprises selon différents points de vue ajouté au travail du ralenti, le spectateur redécouvre une histoire, pénètre une nouvelle histoire au-delà de ces tabous et de ces non-dits. Le chagrin de la mère et de la fille passe par cette danse, musique corporelle mise en valeur par un effet de clair-obscur. Ainsi, c’est à travers l’art que l’homme avec ses désirs, ses envies, ses goûts peut s’exprimer. Le fait d’intégrer à la narration des scènes de théâtre, de performances permet de révéler ce qui se cache au-delà des apparences, des manières de vivre dictées par la tradition, la religion, le regard des voisins, des amis… Ainsi, le réalisateur présente une façon particulière d’utiliser le cinéma, donnant une place indispensable aux autres arts qui permettent au spectateur de saisir l’influence qu’ils ont pu avoir. Film hybride, il embrasse des éléments politiques, sociaux tout en laissant une grande part de liberté au spectateur qui peut choisir de voir cette histoire de mille et une manières, ou encore de la revoir au sein même de la séance.

Brunelle Lapeyre

Ambre Argney

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s