TRAVELLING 2020 BEYROUTH – N°10 : Birds of September de Sarah Francis – « Est-ce ici […] que là-bas commence ? »

Birds of September de Sarah Francis – « Est-ce ici […] que là-bas commence ? »[1]

Beyrouth 2013. Beyrouth aux rues regoudronnées à l’ombre des immeubles rebâtis. En quelques mots voilà le décor du film de la réalisatrice libanaise, Sarah Francis, Birds of september. Au cœur du flux continu de la circulation, un drôle de bus errant se propose de faire monter à son bord des habitant.e.s de la ville dans une cabine vitrée et filmée par la caméra fixe de la réalisatrice. Comme elle nous avertit dans les premières minutes du film, ces conversations sont le fruit du hasard, ou du moins d’une rencontre indéterminée échappant à toute logique racoleuse de recherche de vies brisées par le passé d’une ville qui panse encore ses plaies. Les discussions entre les individus et l’œil de la caméra se sont arrêtées au bout de la huitième rencontre, le destin des premiers se diluant dans l’anonymat de la ville comme ils en étaient sortis, secrètement.

Le dispositif de Sarah Francis est simple. Quelques plans fixes d’une ou plusieurs personnes dans la cabine vitrée d’un bus qui erre dans les rues de Beyrouth. Portraits auxquels se superposent les voix de leurs propriétaires, enregistrées dans un autre espace-temps – au bureau, dans la rue, à la maison. Dans la dissonance alors introduite résonnent les pas quotidiens.

Seuls ou à plusieurs ces habitants de la ville de Beyrouth s’expriment sur le rapport qu’ils entretiennent à l’espace qui les environne. Femmes et hommes dessinent au creux de leurs douleurs citadines, le cœur d’une ville dont la fréquence leur échappe. Par ces récits du quotidien Sarah Francis met au jour l’impossible concordance entre l’espace-temps de Beyrouth-la-renaissante et celui de ses habitant.e.s. Leur donner la parole est une tentative de rendre à la forme nouvelle de la ville, esquissée par la géométrie des rues et par l’élévation verticale des immeubles, sa matière. D’un vieillard qui glisse quelques mots lourds de regret sur l’impossible saisie du rythme de la ville au témoignage de la douleur d’une femme submergée par ses tâches familiales et professionnelles journalières qui court après le diagnostic qui lui échappe (le stress dira-t-elle en dernier mot), ce sont autant de chemins tracés en direction de l’élaboration d’une mémoire autre. Une autre mémoire qui s’infiltre dans les brèches laissées sur les murs par les balles et les explosions de la guerre civile que la caméra filme à mesure que le bus avance en les longeant.

 

Pour Sarah Francis et pour toutes les personnes interrogées, il s’agit d’activer la ville de Beyrouth par la mémoire personnelle, de faire miroiter une altérité salvatrice et rédemptrice au pied des bâtiments uniformément couverts de ciment. Au gré des divagations et digressions beyrouthines, corps et âmes errants interviewés creusent un horizon à rebours des vastes étendues d’espace. Aux plans sur l’étendue de la mer méditerranée répondent ceux, plus intimes, qui font se superposer un visage et la rue anonyme ; à l’arrogance horizontale d’un futur criant de modernité répondent des regards singuliers qui, à chaque coin de rue, semblent se demander si ici, commence bien là-bas. Car les postures, les gestes, les mots parfois choisis, parfois trop rapidement prononcés, semblent être les symptômes d’un regard urbain à l’affût d’une rue qui ferait la liaison vers cette autre ville, terrain à arpenter et à habiter, bien plus qu’à fréquenter. Quand la cabine se vide et que la nuit tombe, un poème écrit par la réalisatrice et récité par une voix masculine prend le relais dans la quête de cette rue Traversière. Mais le cinéma n’est pas condamné aux mots. Et cernée par la nuit, la discursivité s’éclipse derrière le chemin unique tracé par le montage. D’un quartier à l’autre, le cinéma de Sarah Francis emporte spectateurs et spectatrices dans les failles d’un réseau urbain pourtant bien défini. La réalisatrice appelle ceux et celles qu’elle interroge – aussi bien les Beyroutin.e.s que les spectateurs et spectatrices – à faire de leur mémoire un lieu d’effraction. Une rue Traversière en somme.

Beyrouth reconstruite ; Beyrouth en fuite. Si l’on ne voit jamais le bus s’arrêter déposer ou prendre des passager.e.s, c’est parce que la réalisatrice semble nous indiquer que la belle fusion entre l’espace et le temps de la ville, qu’elle évoque à la fin de son poème, n’est pas arrivée. Mais les regards et les sourires des Beyrouthin.e.s et le fait qu’ils aient accepté de se prêter à l’exercice du film-documentaire laissent la place à un espoir. Celui qui nous permettrait de clore ce bref texte par les quelques lignes qui terminent le poème d’Yves Bonnefoy (« Rue Traversière ») :

[…] Comment dire ? Il me semblait qu’ici, où j’étais, et là, où j’allais, c’était tout ensemble ce qu’autrefois je ne situais qu’aux confins, dans l’invisible.

 

Anaïs Calon

 

 

 

[1] Yves Bonnefoy, Rue Traversière et autres récits en rêves, « Rue Traversière ».

 

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