L’homme et/ou l’œuvre ? J’accuse aux Césars.

A travers la multitude des commentaires, attaques verbales et disputes publiques qui ont fait « l’affaire Polanski », la question de la « séparation » entre l’homme et l’œuvre est revenue, insistante, obsédante. Pourquoi ? C’est qu’elle est insoluble et n’est, en tant que telle, qu’une fausse question. Entre l’homme et l’œuvre, ni confusion, ni séparation. Séparés et inséparables. Parlerait-on de Polanski s’il n’y avait l’œuvre ? Ce lien insécable est aussi différentiel. Coappartenance n’est pas confusion.

Si l’un ne va pas sans l’autre, comment penser cette disjonction conjonctive ? Deux qui font un, un qui fait deux ? Cette dualité, nous la croisons souvent dans un monde devenu binaire (l’un ou l’autre : 1 ou 0). Que ne passons-nous au ternaire ? L’un et l’autre, cela fait trois. L’œuvre est évidemment distincte de l’homme qui l’a créée et ne se réduit jamais à lui. Il n’y a pas identité mais différence, pas égalité mais supplémentarité. Tout Polanski n’est pas dans J’accuse, comme J’accuse n’est pas que Polanski. Si le cinéaste était un démiurge (ce qu’il n’est pas), il n’aurait pu faire mieux que de laisser son œuvre inachevée, à compléter, à suivre. Il faut avoir cédé au diktat marchand de la signature pour ne pas admettre que chaque spectatrice, chaque spectateur d’un film, en devient une parcelle active, a fortiori quand ce film est un objet médiatique. Comme la partition d’un concerto n’est pas la musique que l’on entend, un film est un ensemble non fini : l’œuvre est incomplète, elle attend ses auditeurs, ses spectateurs, pour donner sa mesure et prendre ou perdre ses significations.

Hantés jusqu’à la nausée par les questions d’appartenance, inquiets quant à la paternité et à la filiation, nous ne voulons pas que l’œuvre échappe à l’auteur et vive sa vie loin de lui. S’il n’en allait pas ainsi, les œuvres d’art se réduiraient à leur signature, en effet, c’est-à-dire à leur cote sur le marché. Avec le cas J’accuse/Polanski, il clair qu’il ne s’agit pas de ça, de place sur le marché des films, même s’il a fallu des fortunes pour produire celui-ci. Virginie Despentes, dans sa tribune de Libération, laisse supposer, autour du berceau de J’accuse, une sorte de conspiration des puissants, nécessairement riches, sexistes, machistes, violents, prédateurs et dominants. Si la question du lien entre l’objet film et ses financements doit toujours être posée (ce n’est pas souvent le cas), cela demande d’aller très en amont de la naissance d’un film donné. D’une part et en règle générale, il faut de plus en plus d’argent pour faire un film, dans une spirale financière tout ce qu’il y a de contraire aux, par exemple, pratiques et conceptions d’Éric Rohmer ; et d’autre part, cent trente ans d’histoire du cinéma ont démontré qu’il n’y a pas de lien mécanique entre le coût d’un film et son succès public. Même si l’inverse n’est pas toujours vrai, l’art est indifférent au marché. Voyez le Bouquet of Tulips de Jeff Koons dans les jardins des Champs-Élysées : il arrive que la laideur ou l’insignifiance se vendent mieux que la pertinence et la beauté.

Tout ceci, une analyse qui se voudrait rationnelle nous permettrait de le poser. Mais les médias agissent par les affects. Quant au cinéma, nous savons d’expérience, spectatrices et spectateurs, qu’il est riche d’affects plus que de raison. Les affects flambent vite. Si l’on condamne l’homme Polanski pour ce qu’il a commis et ce pourquoi il a été — incomplètement — jugé, on fait passer l’homme devant l’œuvre, et c’est évidemment au détriment de l’œuvre. Et si l’on fait l’inverse, alors l’homme est absous et l’œuvre pèse plus que les lois. Observons, néanmoins, qu’il est plus difficile et risqué de juger d’une œuvre que de juger d’un homme : de celui-ci, on se débarrasse en même temps que du problème en déférant le tout devant les tribunaux ; pour l’œuvre, il n’existe aucun tribunal de la critique, c’est à chacun de juger ou plutôt d’évaluer, car il est tout à fait possible de ne pas tout aimer dans une œuvre, dans un film, ceci et pas cela, la moustache et pas le nez de Jean Dujardin.

Mais il est de l’époque d’aller au plus simple. Tant pis pour l’œuvre : elle ne fait pas, à ce qu’on sache, l’apologie du viol ou de la pédophilie ; elle ne dit pas qu’il est bon de préférer les jeunes femmes, quitte à les violer. Elle n’est pas là. Elle n’est pas dans les commentaires qui ne sont que variations idéologiques. Elle est ailleurs et ne dit rien de plus que l’illisible complexité du monde et des affects. Encore eût-il fallu les voir, ces films, pour les juger. À supposer qu’ils ne nous échappent pas. L’époque est en effet à l’avis tranché, au jugement sommaire. À quoi bon voir ? À quoi bon se retrouver engagé, spectatrice, spectateur, dans le cours incontrôlable d’un récit qui nous met en cause, sans quoi l’on s’ennuie ? L’homme est chargé, mais c’est l’œuvre qui saute.

 

Les attaques féministes contre le prix de la réalisation décerné par l’Académie des Césars au film de Polanski ont eu pour bénéfice involontaire le renforcement de l’institution elle-même. Critiquer l’attribution de ce prix, et non sa validité, c’est accepter qu’une « académie » puisse faire la pluie et le beau temps dans le petit monde du cinéma français — pardon, de la « grande famille du cinéma français ». Il est bien qu’Adèle Haenel ait choisi de quitter cette sinistre réunion séance tenante, sur un « Quelle honte ! ». Il eût été plus de mon goût d’entendre : « Ces Césars, quelle honte ! ». Ce n’est pas le prix de la réalisation décerné à Polanski qui est honteux, c’est que tout le cinéma français ou presque emplisse une salle annuellement pour décerner si tristement de tels prix ! Pauvres Césars ! Voici un service de propagande qui ne sert qu’à intensifier outrageusement une concurrence déjà détestable entre des films qui n’ont à peu près rien de commun, ni du côté des moyens financiers mobilisés, ni du côté des projets artistiques, quand il y en a.

La règle d’une concurrence de tout avec tout a été intériorisée, elle est vécue aujourd’hui comme naturelle et allant de soi. Tel n’est pas — pas encore — le cas du combat toujours urgent contre les violences faites aux femmes. Il n’a rien de commun, ce combat, heureusement, avec le petit jeu des Césars : là, rien de vivant, rien de vital. Le culte de la « compétition » aura ainsi dévalué la cause des femmes : les plus justes batailles s’abîment d’être menées sur le terrain de l’adversaire.

Jean-Louis Comolli.

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