Rencontre avec une programmatrice de salle.

Rencontre avec Stéphanie Jaunay

En septembre 2020, nous avons eu le plaisir d’accueillir Stéphanie Jaunay, programmatrice au cinéma du TNB, afin qu’elle nous parle de la situation des salles de cinéma en France, et plus précisément des salles d’arts et d’essais, dont elle a une expérience particulière. Suite à un questionnement commun, nous avons donc dressé une liste de questions qui ont pu, au fil de notre entretien, nous éclairer sur les conditions de projection actuelles, bousculées par des attentes sociales et politiques fortes, mais aussi et surtout par une pandémie mondiale qui n’aura pas manqué de se faire remarquer. Voilà donc le rapport de notre rencontre.

Stephanie Jaunay a débuté son intervention par une introduction générale concernant le TNB et ses fonctions actuelles au sein de cet organisme: après nous avoir précisé ses fonctions de programmatrice, elle nous a donc rappelé quelques informations techniques concernant les salles d’arts et essais et leur gestion. Ces dernières sont avant tout subventionnées par le CNC, afin de leur procurer une aide financière et permettre de trouver un équilibre entre les dimensions artistique et économique de la production et de la distribution de ces films particuliers, qui doivent faire face aux géants américains, ou aux grandes sorties françaises. Concernant le cinéma du TNB directement, celui-ci possède 3 labels particuliers dirigeant sa programmation: le label jeune public (s’illustrant par de nombreux temps de projections consacrés aux films d’animation et aux séries de courts-métrages), le label patrimoine (mettant en avant des films de plus de 10 ans dans leur version remasterisée) et le label recherche (qui se concentre sur les films expérimentaux et les premiers films de réalisateurs.trices, films soutenus par le GNCR).

Stéphanie Jaunay nous a également parlé de sa nouvelle approche quant à la mise en place de dialogues et de rencontres entre les spectateurs.trices et les artistes invités/programmés: les tandem artistique. Ceux-ci lient un.e réalisateur.trice et un.e metteur.euse en scène qui ne se connaissent pas, pour pouvoir créer un dialogue sur un acte créatif et non seulement commercial, suivant habituellement la sortie du film concerné. Bertrand Mandico et Phia Ménard devraient être réunis et discuter sur le travail du corps afin de montrer comment leurs styles de travail se rencontrent et s’éclairent l’un et l’autre. C’est ainsi que notre invitée a réussi à mettre en lien théâtre et cinéma pour les faire se rencontrer autour de l’acte artistique et rentrer dans la double ligne directrice du TNB, proposant à la fois des spectacles théâtraux et des projections de films.

Enfin, c’est autour de la pratique des images que s’est attardée Stéphanie, afin de nous rappeler qu’elle est différente selon que l’on regarde un film chez soi (elle nous a fait part de son expérience, puisqu’elle regarde plus de 400 films par an dont, au bas mot, 90% sur son ordinateur en pré-programmation) ou dans la salle: les perturbations extérieures (téléphone, envie de boissons ou de nourriture, besoin pressant) sont différentes et bien plus rares dans la salle, lieu de la « convocation des émotions » selon notre experte. C’est aussi le danger de Netflix, Amazon Video ou encore Disney + qui est apparu plus violemment que d’habitude ces derniers temps: ces nouveaux voisins sont venus frapper à nos portes pendant le confinement et ont pu provoquer une nouvelle dépendance des spectateurs à leur canapé, ceux-ci pouvant difficilement lutter contre la fermeture forcée des salles pendant plus de trois mois. Une différence majeure s’illustre également entre ces deux géants de l’audiovisuel: les plateformes de diffusion ne laissent transparaitre aucune information concernant leurs chiffres de diffusion sur la durée des films ou des séries (les spectateurs regardent-ils l’intégralité d’un film ou d’une série?) ou le type de public spectateur… En face, une transparence totale est de rigueur au cinéma sur les chiffres de vente, les différents publics et autres pour les distributeurs qui vendent les droits des films (Stéphanie tient numériquement toutes ces données), et une part de l’argent récolté (11% du prix du billet) est envoyée vers le CNC pour le réinjecter dans la production de nouveaux films, là où les plateformes de streaming n’assurent pas de cycle de production/consommation équivalent mais récoltent et amassent l’argent de leurs abonnements pour produire en toute liberté et sans quotas de genres par la suite. 

1. Auriez-vous des anecdotes de salle sur des films en particulier (Projection de J’accuse par exemple) ?

La projection du film de Polanski a provoqué de vives tensions lors de sa projection au TNB suite à une décision prise par Stéphanie Jaunay et ses collègues: l’équipe de projection et de programmation a mis en place des débats et discussions autour des thèmes très sensibles de la pédophilie, de la relation à l’œuvre et son rapport à l’auteur inculpé etc. L’association Nous Toutes 35 a pourtant voulu taper fort en s’introduisant dans le TNB sans volonté de libérer la parole, misant sur la force d’impact de cette intrusion bruyante et remarquée par les médias. C’est aussi à Adèle Haenel qu’il a fallu penser, artiste reliée au TNB par les cours qu’elle donne à l’école d’arts dramatiques du théâtre, mise en avant par Mediapart lors de ses récentes déclarations. Cette situation particulière a amené Stéphanie et son équipe à s’interroger sur les conditions politiques de l’acte de projection, nous précisant qu’elle portait une attention forte à la parité des artistes réalisateurs.trices qu’elle choisit de projeter aujourd’hui. 

2. Quelle serait pour vous une analyse juste de ce qui s’est passé depuis le mois de mars ? Comment l’avenir se présente-t-il ?

La réponse apportée par notre invitée pouvait difficilement être objective et « juste » selon elle, puisque sa position reste singulière au cinéma du TNB qui a décidé de fermer lors de la période estivale malgré sa fermeture imposée du mois de mars au moi de mai. C’est donc un avenir flexible qui se profile selon elle, et une certaine perte de la convivialité, qu’elle assurait grâce aux projections programmant des avant-premières surprise le mardi, suivies d’un pot et d’une présentation des événements à venir, et ce dans l’idée d’aller au contact des spectateurs.trices, une activité délicate à maintenir dans les conditions actuelles. De plus, le port du masque complique d’autant plus les rencontres, gênant et freinant la parole des spectateurs et leurs éventuelles questions. 

3. Quel serait le bilan de ce que le confinement a apporté ?

Selon Stéphanie, on sent toujours une envie des spectateurs, qui n’ont pas abandonné le cinéma et leur rapport aux salles, peut-être d’autant moins que certains luttent en soutien à l’industrie, notamment d’art et d’essai, en continuant d’aller au cinéma malgré le port du masque et la distanciation entre individus imposée. Mais elle sent également des tensions supplémentaires sur le marché de distribution entre les salles de l’Arvor, du TNB, et du Gaumont, multiplex qui peut choisir au sortir de son été critique de se positionner sur des films qu’il ne programme pas habituellement, et ce même si le TNB ou l’Arvor le programment déjà. C’est leur politique de grande distribution qui leur donne cette souveraineté et l’impossibilité pour les distributeurs de refuser de leurs vendre les droits de projection, puisque lorsque Gaumont achète un de ces films, c’est pour les diffuser nationalement et en grand nombre (soixantaine de copies…). 

4. Programmation de patrimoine. Comment fonctionne la programmation de patrimoine au cinéma du TNB ? Y a-t-il une densification avec la contrainte des deux salles ?

Quelques données concernant la diffusion de films de patrimoine pour introduire le propos: 28% des films par semaine sont des films de patrimoine, et ce chaque semaine de programmation, et pourtant ceux-ci ne représentent qu’1% des revenus des salles du TNB car leurs séances sont proposées à un prix nettement inférieur (5 euros en moyenne). L’objectif de Stéphanie et de son équipe est de faire de la transmission, de repasser de « vieux » films qui ressassent l’héritage cinématographique, montrant notamment que la nouveauté se fait rare aujourd’hui, dévoilant ainsi les origines de nombreux films actuels. Ces séances permettent également la redécouverte, ou la découverte pure de ces films plus ou moins oubliés grâce à leur ressortie en salles. Ces films de patrimoine profitent alors d’une couverture presse, d’une date officielle de programmation… à l’image de tous les autres films récents et sortant pour la première fois au cinéma. C’est dans leur version remasterisée qu’ils nous sont proposés, leur son et leur image sont retravaillés et leur nouvelle sortie est associée à une sortie DVD, proposant des bonus et interviews portant le film dans sa postérité, et rappelant par le même temps l’importance du support DVD face au fichier numérique aujourd’hui. Stéphanie a finalement terminé son propos en nous rappelant que ce support en danger sera d’ailleurs l’objet d’étude de la table ronde proposé lors de la période « Replay », entre le 9 et le 12 décembre cette année (espérons que cela pourra être reporté!), un temps fort revenant sur le cinéma de patrimoine et mettant en place un travail avec l’université de Rennes 2 et les distributeurs, présentant leurs fonctions et assistant à des avants-premières.

Nous avons pu, étudiants de l’option, découvrir à travers les mots de Stéphanie Jaunay une époque particulière et peut-être unique de projection, et laisser aller nos interrogations, nos peurs, nos espoirs quant à l’acte même d’aller au cinéma suite à la pandémie. C’est ainsi sur une note plutôt positive, malgré les conditions économiques subies par les salles aujourd’hui, que nous a quittés notre invitée, et que nous remercions grandement pour sa venue et son analyse de la situation. 

Compte rendu réalisé par Baptiste Charles

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s