Enorme de Sophie Letourneur : analyse d’un dispositif documentaire et politique

Enorme de Sophie Letourneur porte bien son nom. C’est un grand film, peut-être trop gros, mais dès lors nécessaire en cette année 2020 juste passée, il est ce qu’il serait bon d’appeler un grand petit film. Petit par son budget mais grand par ses intentions passionnantes avec Marine Foïs et Jonathan Cohen, il raconte l’histoire d’une pianiste mondialement connue, Claire, pour qui, telle la Fantaisie impromptu de Chopin qu’elle joue, la vie ne s’arrête jamais. Elle est toujours dans différents pays à faire des récitals accompagnée de son compagnon, Frédéric. Leur vie est totalement gérée par ce dernier.

Après avoir fait naître un enfant dans un avion, Frédéric a un désir d’enfant que ne partage pas Claire. Or il gère toute la vie de Claire et en poussant l’idée aussi loin que possible : il gère sa pilule contraceptive. Parti d’une blague de sa mère, il décide de lui faire un bébé dans le dos.

Sur un pitch assez simple, c’est un film au tempo parfait qui se déroule devant nos yeux. On a l’impression que le film ne s’arrête jamais, encore une fois, à la manière de la Fantaisie impromptue. Un montage précis, renforce les effets comiques, créé notamment par le jusqu’auboutisme du scénario, et l’engagement des acteurs. Par l’effet de coupes incisives, certaines scènes obtiennent un rythme soutenu où s’enchaînent les situations comiques.

Mais plus le film avance, plus il laisse planer une réflexion sur la place de la femme, sur l’univers médical. On se surprend au fur et à mesure que le film avance de ne plus seulement rire de la situation mais à rire jaune parce que la situation, bien qu’absurde, permet de pointer plusieurs problèmes de notre société.

Le thème principal du film est bien entendu l’univers hospitalier .Tous les personnels hospitaliers ne sont pas acteurs, mais sont dans leurs véritables métiers. Cette volonté, et ce dispositif, permet de dévoiler et dénoncer certains problèmes de ce monde : le fait qu’il faille réserve sa place dans une maternité dans le but d’accoucher des mois avant l’arrivée du bébé n’est qu’un des nombreux exemples que l’on peut citer. Si l’on connait le dispositif, on oublie vite son existence par la capacité qu’a la caméra de Letourneur à capter des moments, des instants, des expressions du visages des acteurs professionnels ou bien des professionnels de santé, et aussi par la capacité du montage à rendre le tout d’une cohérence parfaite. Il permet aussi, pour un public qui comme moi ne connait que très peu et ou de très loin l’univers hospitalier, notamment celui de la pédiatrie, d’en apprendre énormément, tout en riant de bon cœur, et tout en s’informant, puisque le film a une démarche documentaire.

Au début du film, Claire ne parle pas ou très peu à d’autres que Frédéric, c’est ce dernier qui communique pour les deux. Claire est systématiquement placée dans le cadre derrière ou en-dessous de Frédéric. Dès lors, le ratio du film prend toute son importance, prenant un format 1 : 33, un format presque carré en écho avec les origines du cinéma ? Si Claire en tous cas est prisonnière du cadre comme elle est prisonnière de sa propre vie, il nous ferait aussi penser à la naissance et donc au thème du film, la grossesse. Dans la scène où elle décide de manger du fromage, du vin et de fumer dans sa cuisine, c’est même au niveau sonore que le personnage se retrouve enfermer, par les aigus de Jonathan Cohen qui ne pense plus à elle mais au bébé. Or, le bébé n’est pas dans le corps de Frédéric, même s’il fait tout comme, c’est d’ailleurs l’un des gags du film qui fonctionne le mieux. On peut donc voir, dans la position même de la femme qu’elle est dans l’ombre de l’homme, alors que c’est elle qui est connue, c’est elle que les gens viennent voir, mais l’homme vampirise le tout, il vampirise son talent, puisque c’est tout ce qu’il ne peut pas avoir de Claire. Elle est dans cette Fantaisie, elle se laisse porter par Frédéric.

Épée de Damoclès ? ce pouvoir que détient Frédéric sur sa femme est, en plus d’être sur le plan professionnel et mental, reposant sur le consentement pour des actes charnels, il l’applique d’un seul coup sur le corps de Claire, il lui fait un enfant dans le dos. Alors que l’on peut à première vue penser que ce pan de scénario – qui lance l’intrigue du film – est problématique, l’intelligence du film est de précisément de dénoncer l’apathie de cette femme, d’encourager les femmes, en prenant un exemple extrême qui permet de faire le principal élément comique du film, à prendre position, à s’assumer, en soit à s’émanciper des autres pour être autonome, et ici c’est l’usage de la parole et de l’espace sonore qui est utilisé. Ainsi le film se termine sur une musique de Ravel, beaucoup plus lente, beaucoup plus posée, le montage aussi ralentit à mesure que le film avance et à mesure que le personnage devient indépendant, elle n’est plus dans une fantaisie, elle est elle-même.

Finalement, c’est un film qui a divisé mais qui doit diviser, son message qui m’a personnellement bouleversé et touché comme peu de films cette année, résonne avec toutes les problématiques que rencontre le système hospitalier, et pointe les problèmes des femmes en France aujourd’hui. C’est un film fort qui est fait et qui doit diviser puisqu’il traite un sujet qui divise la société. Pour moi c’est une claque qui ne m’a pas laissé indemne.  

Pierre BOROWCZAk

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