TRAVELLING 2021 LA NOUVELLE-ORLÉANS – La salle de cinéma : une gare habillée de fauteuils rouges (1)

A l’heure des festivals virtuels et des films vus sur le petit écran, la question de ce qui fait l’essence du cinéma se pose, et cette question commence nécessairement en interrogeant la salle de cinéma : détient-elle quelque chose de cette essence ?

Il se passe des choses dans une salle de cinéma. Un voisin trop bruyant, un téléphone qui se met à vibrer, un enfant qui fait tomber ses pop-corn sur nos pieds. Mais la salle, c’est aussi le lieu d’embarquement des spectateurs en destination du monde des images. Cette gare habillée de fauteuils rouges n’est-elle pas au principe même du cinéma ? Elle est cet espace de transition qui transforme magiquement les spectateurs en voyageurs. Elle les fait quitter, l’espace d’une séance, leur réalité pour une autre réalité explorant le champ des possibles. Définitivement, il se passe des choses dans une salle de cinéma. Nous vous proposons d’explorer ensemble ce lieu mystérieux dont nous sommes privés depuis plusieurs mois, mais qui participe, nous le verrons, de notre humanité. 

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L’immersion totale des spectateurs dans la salle est constitutive du cinéma, et implique une progressive mise à distance de soi.

La salle de cinéma fait de l’immersion une réalité sensible et sociale en prolongeant le corps du spectateur dans son espace. Elle cristallise et exacerbe les sens auxquels le spectateur fait le plus appel dans la vie de tous les jours. C’est ce que matérialise la figure de l’homonculus, cet être développé par la médecine pour représenter les zones sensorielles humaines proportionnellement à leur utilisation. Les mains, le toucher, prédominent. Le toucher a accompagné la naissance du cinéma avec la manivelle nécessaire pour voir les vues défiler à l’écran. Autrefois, avant la numérisation des salles, le projectionniste avait d’autres rôles en lien avec le toucher : ventilation manuelle, ouverture des portes de sortie, etc. Les deux autres sens les plus valorisés sur l’homonculus sont l’ouïe, très sollicitée dans la salle avec le son en stéréo, et le goût, en lien avec les origines foraines du cinéma et ses friandises. La salle de cinéma est ainsi un prolongement sensible de soi, elle « fait corps » avec le corps du spectateur qui s’y fond. Cette première forme d’immersion s’accompagne d’une immersion sociale, puisque c’est dans la salle que naît la cinéphilie. La salle est un lieu de sociabilité où se construisent des rituels : attachement à une salle particulière, à une place particulière ; où naissent des idoles : Renoir, Hitchcock, Vigo ; où l’on fait appel à des bibles : Les Cahiers du cinéma,Positif. Surtout, la cinéphilie se partage voire prolifère, engendrant de véritables cercles sociaux qui se démarquent par leurs goûts en rupture avec le bon goût ambiant. Autrement dit, la salle peut immerger son spectateur dans un cercle de cinéphilie, qu’il n’est pas contraint mais fortement incité à adopter. La salle est le lieu propice pour expérimenter sa sensibilité, au sens propre comme au sens figuré. Elle rend le spectateur sensible à lui-même en stimulant ses sens à un plus haut degré. Elle l’immerge sensiblement avant tout, puis socialement.

            Ainsi, s’il peut être entendu que le film vit à travers le regard des spectateurs, peut-être pourrions-nous ajouter à cet adage que le spectateur s’incarne dans le cinéma. Le cinéma est l’art de figurer l’absence : ce qui n’apparaissait pas dans la vie apparaît à l’écran, que ce soit un fantasme ou un élément indicible. L’instance que l’on pourrait croire la plus absente est l’instance spectatorielle, puisque, par définition, c’est celle qui observe de l’extérieur du monde filmé, derrière un écran. Si le spectateur est hors du monde filmé, il ne peut y être immergé. Pourtant, le cinéma déploie des procédés pour l’y inclure. Cela permet au spectateur et à la spectatrice de mieux en mieux apprécier le film. Par quel moyen ? Le hors-champ. Le hors-champ immerge le spectateur dans un monde auquel il n’appartient pas. L’espace non filmé mais signalé par le regard des personnages lui est dédié. Juliette, dans L’Atalante de J. Vigo (1934), quitte la foule de son mariage pour embarquer avec son mari. Alors que la nostalgie d’un monde qu’elle quitte la traverse, elle regarde le paysage défiler. La caméra la filme de trois-quarts en plan rapproché. Son regarde triste trahit la présence de la foule spectatrice à son esprit, cette foule pourtant absente à l’écran. Le hors-champ qu’elle observe est l’espace de ses souvenirs dans lesquels les spectateurs sont matérialisés. Il est l’extension de la place des spectateurs dans la salle : présents de manière intuitive dans l’esprit des personnages, absents à l’écran, mais réinvestis dans le noir. Par-là, les spectateurs sont immergés dans le monde filmé qui les figure. Ils s’incarnent dans le cinéma, ils vivent, le temps d’une séance, dans cet espace. S’ils n’étaient pas figurés, ils ne se situeraient nulle part, en suspension de leur monde référentiel qu’ils quittent pour voir le film, et oubliés d’un cinéma auquel ils vouent leur corps et leur esprit. Au contraire, le cinéma leur rend hommage, voire leur restitue une vitalité, en prolongeant l’espace noir de la salle à l’espace noir du hors-champ.

Par là, les procédés cinématographiques peuvent mettre les spectateurs à distance d’eux-mêmes, les défamiliariser d’eux-mêmes jusqu’au point de rupture de la crise existentielle. Les illusions cinématographiques participent de l’immersion des spectateurs et des spectatrices dans le film. Cependant, l’immersion, lorsqu’elle est totale, suppose une radicale mise à distance de ce que le spectateur était pour pouvoir configurer, adapter son corps et son esprit au milieu dans lequel il plonge. Quelque part, le spectateur doit se défaire de ce qu’il est pour mieux croire à son appartenance au cinéma. Le film The Truman Show de P. Weir (1998) figure les conséquences déréalisantes de l’arrachement à sa réalité. Lorsque Truman prend conscience d’être le personnage principal d’un show, il doit adopter un nouveau langage lui permettant de communiquer avec un monde d’illusions. Il perd tous ses repères, familiaux, amicaux et professionnels, jusqu’à sombrer dans une sorte de folie en quête de vérité. L’immersion dans un monde fictionnel précipite Truman, ou les spectateurs, dans un processus de mise à distance avec la réalité référentielle. Elle plonge le spectateur dans un monde qui disparaît à la fin de la séance, et le spectateur ne peut alors pas réintégrer son propre monde au regard de la béance qu’a créé l’immersion. Plus encore, ayant détruit la réalité référentielle, l’immersion menace de faire disparaître le spectateur et la spectatrice tributaires de cette réalité.

Concluons déjà cela pour aujourd’hui.

L’immersion du spectateur est au fondement du cinéma, sans laquelle il ne peut exercer le moindre effet sur lui. Ainsi, tout dans le dispositif de projection invite le spectateur à « y croire », et plus encore, à s’inclure lui-même dans le film (par ses sens, par la cinéphilie, par le hors-champ). Cependant, cette immersion implique une mise à distance entre le spectateur et sa réalité référentielle, jusqu’au point de rupture existentiel. Il appartient alors au cinéma, pour éviter de perdre son spectateur et de se perdre lui-même, d’établir des frontières entre les mondes.

Salomé Kerrand

À suivre….

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