TRAVELLING 2021 LA NOUVELLE-ORLÉANS – Les bêtes du sud sauvage de Benh Zeitlin (2012) : « Beauté d’un ‘entre’ qui ne dit rien, un juste rien »

Le film puise sa force et tisse sa fragilité à travers une dialectique entre l’écart et la symbiose, la dissonance et l’harmonie. Les bêtes du sud sauvage est une rencontre, un tragique accord poétique entre l’homme et le monde dans lequel il vit, le sol qu’il foule, autrement dit l’Autre.

Hushpuppy se retrouve face à son père, détestable, alcoolique et déroutant. Concomitamment, saute à l’écran un étrange mammifère figé dans un glacier. Au fil de cette course vers la nature, vers la mort, vers un ailleurs plus proche, Hushpuppy déshabille l’amertume de son père, et le mammifère gagne à ses côtés des compagnons avec lesquels il pénètre progressivement les terres empruntées par la petite fille. L’homme et la nature interagissent incessamment, se déclinent, communiquent et s’imbriquent.  Véritable voyage au centre et autour de la terre.  Proposition d’un chemin oscillant entre fiction et réalité, haine et acceptation, dehors et dedans. On voyage, en suivant les contours des frêles battements du cœur du père, entre les entrailles de l’homme déchiré, arraché du monde, égaré et prisonnier de ses propres limites. Et Hushpuppy rencontre ces mammifères géants et Hushpuppy rencontre son père mourant.

(Luna Delorge)

Oui.

Plus que la symbiose entre les humains et la nature, c’est le lien invincible entre les individus et leur habitat qui rythme le film et en fait sa force d’énonciation. Les personnages forment une famille, une communauté, presque une meute. Celui qui quitte le navire est exclu, radié. Mais ceux qui restent sur cette embarcation qui menace de couler à chaque tempête, sont assurés du soutien et de la solidarité des autres membres du clan. Les liens entre les habitants de la mangrove sont tendres et solides, en découle une fraternité qui les unit dans leur précarité comme dans leur opposition aux habitants du continent. Ces hommes et ces femmes sont autant liés entre eux qu’à leur terre, qui les accueille. On s’étonne facilement de leur tenace volonté, qui va dans les moments les plus périlleux jusqu’à l’inconscience, à rester dans cet endroit. On tremble pour cette fillette terrorisée par la tempête et l’eau montante. On a envie de lui dire de fuir, qu’elle grandisse dans un environnement meilleur. Alors pourquoi persister à rester dans cet endroit insalubre et dangereux et pourtant si majestueux et beau ? Pourquoi refuser la main que l’aide humanitaire leur tend ? Refuser cette main tendue pour replonger, sombrer, mourir. 

Alors que nous revendiquons tous notre appartenance à une communauté d’êtres humains plus qu’à un pays, une nation, un état, celui qui se considère patriote est démodé. Ce désormais lieu commun du “citoyen du monde” ne mènerait-il pas finalement à n’avoir nulle attache à un lieu précis qui serait notre lieu de vie, notre habitat ? Notre capacité à nous déraciner aussi vite que nous adapter et nous transplanter serait-elle alors devenue notre condition d’homme moderne ? Cette immense mobilité favorisée par la mondialisation ne mènerait-elle pas à se trouver nulle part bien plus que partout chez soi dans ce “village-monde” ? 

L’inexpugnable volonté qui pousse les habitants de la mangrove à rester quoi qu’il en coûte peut être difficile à envisager pour nous qui vivons dans le confort, et voyons le dénuement dans lequel ils vivent comme à fuir à tout prix. On ne peut nullement juger ce choix, et cet attachement à une terre, un lieu qui ne leur appartient pas mais qu’ils occupent, ou plutôt qu’ils partagent avec les autres espèces, est rare et bouleversant.

(Anaïs Boucher)

En même temps…

Les Bêtes du Sud sauvage me pose problème. Alors que la musique sublime et les images enivrent, le film va moralement me questionner. Bien que le film traite du lien indéfectible entre l’homme et l’habitat, la fin, qui montre alors les personnages revenir dans la

« Bathtub » envers et contre tout, montre bien que l’homme n’a qu’une maison, qu’on ne peut pas la changer. C’est alors un message écologique, la Bathtub c’est la Terre, on ne peut pas la changer, au contraire il faut en prendre soin malgré le changement climatique, il faut peut-être revenir sur Terre et ne pas rêver d’une exoplanète imaginaire. Mais, lorsque les enfants reviennent sur l’île, il y a eu le passage dans le bar. Il y a eu le passage entre Hushpuppy et une femme, qui aurait pu être sa mère, lui montrant que l’on peut vivre autre part, aussi bien, seulement autrement. Hushpuppy, décide de revenir dans la Bathtub pour rejoindre son père. Ce n’est alors pas une envie de revenir sur le territoire par amour du territoire, mais bien pour « faire comme papa », les personnages restent dans un monde patriarcal, c’est le père de Hushpuppy qui prend les décisions dans la Bathtub, l’alternative matriarcale du bar ne tient pas. C’est une façon de suivre ce qu’ont toujours fait les ancêtres plus que par véritable amour de la Bathtub. Bien que ce soit une affirmation du petit « tais-toi chiot » face à son père, c’est aussi une forme de ne pas changer ce qu’ont fait les anciens alors qu’on l’a vu, les anciens ont échoué, la Bathtub s’est retrouvée engloutie.

(Pierre Borowczak)

Alors.

Eux, ils n’ont pas l’air du tout*, pour sûr, et ils n’ont pas le sou*, mais chez ces gens-là, on vit. Pas de triche avec les bêtes ou avec l’autre ; et avec soi ? Avec soi, oui : pour faire exister un rêve, pour rendre tangible l’absente, pour forger la chair au climat du sud sauvage. Alors, la fiction, oui. Pour exister et faire exister, donner à penser et vivre le subtile, l’ailleurs ou le possible ; c’est une fable écologique, un mythe des origines, la recherche d’une destinée : comment trouver sa place dans l’autre ? Cet autre qui ne dit rien, ou bien n’importe quoi*, et puis qui lutte aussi ; comment trouver sa place dans cet entre, dans l’entre nous, dans l’entre-soi ? On peut regarder l’autre pour s’y perdre : s’y attacher pour le faire à notre image ; on peut apprendre à connaître pour soigner l’autre : le regarder partir, et observer sa dignité ; et puis chercher sa place : « non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour » nous dit Camus. Pour cet accord, pour ce silence, sans doute qu’il y a un équilibre : le battement des cœurs ne doit pas s’arrêter, et le rythme de l’univers, s’observe-t-il, ou bien se ressent-il ? L’éducation à la chair, celle qui fait tous les animaux, elle étudie de l’intérieur afin de permettre à cet autre de percevoir, de l’extérieur, ce que c’est que cet entre, afin de connaître ce regard qui donne de la force.

*Jacques Brel, Ces gens-là

(Augustin Pichevin)

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