« Rien n’est plus dangereux qu’une femme qui danse » ?

Le feu est-il capable de chanter? Une image noire, accompagnée de crépitements, qui dure juste assez de temps pour que l’éclat du violon et la soudaine illumination de l’écran nous surprennent et nous fassent nous redresser sur nos sièges. Une explosion d’orange, de jaune, de rouge, entourée de noir, une flamme se détachant de l’obscurité de la nuit. Le violon, dès son arrivée, s’est éteint en un seul souffle, son début de vie s’est déjà terminé. Reste ce perpétuel crépitement, comme une chorale de feuilles mortes que l’on écraserait régulièrement, ou le bruit des flammes, dévorant ce qui nous est maintenant permis de voir. La forme noire est entourée par l’éclat irréel du feu, comme un spectre, une fissure dans l’espace-temps, elle absorbe la lumière. Le corps, déjà calciné, de la même noirceur que la nuit, est silencieux, entouré de la musique des flammes qui le dévorent. Mais déjà le plan s’élargit et plusieurs brasiers du même genre nous sont présentés. Nous ne savons pas où nous sommes, à quelle époque, et pourquoi nous assistons tout d’un coup à tant d’horreur. Des silhouettes noires, bien vivantes celles-là, se découpent à la lumière de flammes de plus d’un mètre de haut. 

«  Combien de morts de plus faudra-t-il seigneur? ». 

La voix nous transperce, des hommes, bien vivants, comme nous, assistent eux aussi à ce spectacle. Nous ne sommes pas seuls à constater l’horreur des corps calcinés. Mais ces hommes ne sont pas arrivés en même temps que nous sur les lieux du crime. Ils n’ont pas été frappés, tout d’un coup, par l’odeur de la chair brûlée. Ils ont rassemblé le bois, l’ont disposé afin de créer des brasiers, ont attaché des femmes sur les planches, les ont enflammées, et ont entendu, sans compassion, leurs cris laisser peu à peu place au chant du feu. Un chant silencieux et sans vie. Nous laissant horrifiés, la scène se termine et de la musique classique emplit nos oreilles, sans pour autant parvenir à nous faire oublier le crépitement des flammes dévorantes. 

Extérieur jour : des jeunes femmes courent dans la nature, les cheveux au vent, en riant. Des lettres se dessinent alors sur l’écran, un A, un K et ainsi de suite, aussi noir que les corps calcinés, formant le mot « Akelarre », sabbat, en basque. 

Les sorcières d’Akelarre est un film de Pablo Agüero. En 1609, au Pays basque, six jeunes femmes sont arrêtées et accusées d’avoir participé à une cérémonie diabolique, le sabbat. Elles sont alors enfermées dans une cellule. Elles subissent la torture de bourreaux intimement convaincus par leur vérité: elles sont des sorcieres et ne peuvent que devoiler le secret du sabbat. Confrontées à la torture, face à l’annonce du bûcher, elles sont contraintes de s’organiser et de ruser pour survivre. C’est peut-être en allant dans le sens des croyances de leurs geôliers qu’elles réussiront à gagner du temps, jusqu’à ce que les hommes, partis en mer, soient de retour. 

Le temps de l’inquisition, celui de la misogynie extrême, celui de la chasse aux sorcières, au sein du pays basque espagnol, nous est présenté, laissant le regard des inquisiteurs, les véritables démons, pour s’intéresser à celui de leurs victimes. Le cinéaste argentin nous confronte à l’absurdité d’un mécanisme de domination, sur la base d’un scénario co-écrit avec Katell Guillou. Les mots sont: dénonciation, arrestation, torture, affabulation, aveux forcés et, comme cérémonie de clôture à la souffrance, bûcher. 

La réalité historique est soutenue par une photographie très travaillée de Javier Aguirre. Les scènes, superbement éclairées, comme des peintures, pourraient se rapprocher du tableau de Goya, Tres de Mayo, où le feu éclaire un homme innocent dans la mort. Les quelques magnifiques images de la côte basque ensoleillée entrent en contraste avec le choix de la lumière sombre de la détention. Le feu, toujours le feu, il est omniprésent, et nous rappelle sans cesse la première image du film: il brûle dans la cellule, assiste et met en lumière les scènes de torture psychologique et physique et celles d’aveux, puis atteint l’apogée de sa puissance lors d’une cérémonie finale de Sabbat. C’est comme si la moindre petite flamme présente dans le film avait été absorbée par cet immense brasier, venu tout droit des enfers. Les crépitements sont maintenant accompagnés du bruit des chaînes, des tambours, et d’autres instruments de musique. Ce sont les cris, les feulements, presque inhumains des jeunes filles tournant autour de l’immense feu, qui nous transpercent les tympans, comme pour aller se figer dans notre cerveaux, dans nos souvenirs ; tandis que les battements du tambour se confondent avec ceux de nos coeurs, comme pour nous maintenir en vie. Ainsi, même dans sa partie finale, le film est une symphonie de sons, de couleurs et d’émotions. 

Pablo Agüero déroule un récit fluide, riche et naturaliste où la mécanique d’oppression est exposée avec justesse et où les jeunes femmes accusées ne restent jamais passives ou résignées face aux horreurs que leurs bourreaux leur font subir. Comme l’affirme le cinéaste, « c’est un film de sorcières sans sorcières ». La magie s’insuffle en nous petit à petit, au gré des images, des sons, des réactions et des décisions des protagonistes pour finalement nous prendre par surprise. Comme si la folie des bourreaux s’était emparée de nous. Avons-nous d’autres choix que de nous demander : sont-elles vraiment des sorcières ? Vont-elles parvenir à fuir et s’envoler ? 

Ce film nous absorbe, l’on s’y plonge et l’on s’y abime. La sorcière ensorcelle comme l’œuvre filmique, de pur cinéma, nous a ensorcelés, maintenus hors du temps pendant l’heure et les trente-deux minutes de ce voyage fantastique au cœur d’une réalité historique. C’est un film profondément féministe où un monde de femmes se confronte à un monde, misogyne, d’hommes mettant en scène leurs peurs irrationnelles face à leur homonymes féminines libres. C’est un voyage qui nous fait parcourir notre propre monde, nous intimant de nous tourner sur l’impossible émancipation de certaines femmes, encore à notre époque, dans bien des pays. C’est un film qui interroge, où les plans filmés en grand angle et les images subjectives prises sous les sacs couvrant les têtes des victimes font se confondre notre regard et le leur. 

La dernière image du film, une torche enflammée sur la falaise, nous laisse hagards alors que les voix et les cris des jeunes filles renaissent pour le générique. C’est maintenant dans notre tête, que le silence se fait. On se sent fier de ce film, comme si nous y avions participé, invincibles, déterminés, mais aussi tourmentés, horrifiés de tant de souffrance et de cruauté. Nos yeux grands ouverts reflètent encore la danse des flammes et nos oreilles entendent encore les cris, nous interdisant de penser, nous condamnant à revoir sans cesse les images du film. L’incantation des sorcières, la même chanson répétée tout au long de l’oeuvre, va nous rester en tête pendant des semaines et nous allons constamment danser sur ses paroles et ses rythmes, comme pour répondre à l’affirmation de l’un des bourreaux : « Rien n’est plus dangereux qu’une femme qui danse ». 

Julie Chayé

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