j’aime le cinéma parce qu’il me fait aimer regarder des personnages que je n’aime pas

Jacques Audiard, Les Olympiades

       Les Olympiades. C’est un de ces beaux films en noir et blanc, trompeurs ; trompeurs parce qu’ils sont beaux. Comme pour une photo de profil, ça cache les défauts des gens, de leurs personnages. Ça les empêche d’être complètement des gens. On ne voit que des nuances de gris qui ne se contredisent pas, qui ne font pas tâche les unes par rapport aux autres. Cet effet d’ensemble isole une réalité loin de celle du monde ; c’est finalement plutôt adapté pour une fiction. Je me souviens m’être dit, aigrie avant l’âge : « encore un de ces films qui veut profiter de l’aura des anciens : le jeune imite le vieux – un mouvement que je n’ai jamais compris -, il veut nous rappeler à son souvenir comme si c’était la journée du patrimoine ». Mais j’avais tort : je me suis vite habituée à ce monochrome qui encadrait bien ce monde de toutes les peines. Je l’ai trouvé fort et logique : il me rappelait que ce que je voyais n’existait pas, que des amours comme ça ne finissaient pas aussi bien et que l’histoire s’arrête quand l’écran redevient blanc.

      Emily, Nora et leur Camille je ne les aime pas, même quand je le pourrais. Mais ce sont de bons personnages ; ils jouent à merveille cette trame d’histoires d’amour dont tout le monde se fiche – évidemment pas eux, ils sont dedans ; et pas nous on les regarde -. Non je veux dire les autres, autour : ceux qui, dans le champ ou non, ne se préoccupent que de leur film à eux. Les Olympiades c’est peut-être ça, des histoires banales qui n’existent pas tout à fait ; elles ont l’attrait d’être forcément nouvelles car ce sont des fictions. Elles sont régies par une nécessité d’avancement de l’action ; le spectateur est là, tapi dans l’ombre à savoir que quelque chose va se passer. Il n’y a pas de temps mort inutile ou trop long ; c’est un entremêlât d’histoires qui ressemblent à la vie sans l’être tout à fait. Après tout le narcissisme n’est pas une chimère mais il n’est aussi beau que sur un écran. Un objectif nous oblige à nous soucier de ces histoires, à y trouver un intérêt, à chercher en quoi ces gens nous ressemblent ou non. On a payé pour venir alors on veut ressortir gagnant, avoir compris quelque chose. Je ne sais pas si j’ai compris grand-chose en regardant ce film, si ce n’est que j’aime le cinéma parce qu’il me fait aimer regarder des personnages que je n’aime pas.

       Dans le traitement des personnages eux-mêmes, l’égoïsme prime et c’est très bien comme ça. Pour une fois, l’amour n’était ni affaire de justice morale, de fantasme, ou de faire du Beau. Dès le départ, les relations ne dépendent pas des sentiments de ceux qui les vivent mais plutôt de leur caractère particulier. Le tragique qui frappe régulièrement Nora la pousse toujours à se chercher ; quand elle croise le chemin de cette femme qui lui ressemble elle trouve une occasion de se projeter, de trouver un alter-ego. Elle ne cherche pas à être sauvée : pour une fois la fragilité n’est pas synonyme de faiblesse. Camille ne se projette, lui, que dans un contentement de sa propre qualité : il se veut intellectuel, détaché mais charmeur. Avec Emily ça marche, avec Nora non. Au-fur-et-à-mesure qu’elle se met en place, la cohabitation de ces trois-là ressemble de plus en plus à une joute moderne : les corps se heurtent, simplement d’une manière différente. Chacun voit ses ébats comme un accomplissement personnel. Et ces rencontres sont belles car elles paraissent primaires bien qu’elles soient surréalistes. L’expression du plaisir est affaire de spectacle à la fois pour nous spectateurs, mais aussi pour eux personnages. C’est alors que l’acteur se rapproche de celui qu’il joue, observé dans un cadre, et qui en a conscience. Il n’est jamais antagoniste, n’est jamais un héros : il est simplement quelqu’un qui agit pour lui-même.

Julie Barbe

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