2- TRAVELLING À PRAGUE : Le Procès de l’herboriste d’Agnieszka Holland ( 2021)

Tout commence par une fin. Une respiration profonde, lente, emplit nos oreilles, habitant l’écran noir. Hésitante, fragile, elle est comme suspendue; va-t-elle continuer, terminer son cycle, ou s’arrêter d’un coup? La respiration bruyante qui pourrait être synonyme du premier cri d’un nouveau né est maintenant grave, basse, presque sourde. Ce n’est pas un souffle de vie mais de mort, un dernier souffle. Les premières secondes du film nous font vivre les dernières respirations d’un vieil homme. Un visage âgé, aux yeux mi-clos, se distingue maintenant dans la pénombre de l’écran. En gros plan, de profil, il paraît presque universel, impossible à identifier. C’est un homme, comme tous les autres, mais qui ne l’est déjà presque plus, dérivant inévitablement vers une condition d’enveloppe vide, un corps fatigué, que personne n’a réussi à soigner. L’image nous montre le furtif mouvement de ses lèvres, entrouvertes, comme une porte vers une intériorité corporelle inconnue. Il paraît presque familier, si proche qu’on pourrait imaginer lui tendre la main pour le délivrer, ou pour l’aider à respirer. Mais bientôt la boucle du souffle s’interrompt et la caméra s’envole au-dessus du corps maintenant inanimé, comme pour suivre l’âme du défunt, observant le monde qu’il laisse aux vivants. Cette vision pourrait s’apparenter au terme d’une histoire, d’une vie palpitante, semée d’embûches, que le film nous présenterait au cours d’un flash-back monumental d’une heure et cinquante-huit minutes. Mais cette mort n’est ici que l’élément déclencheur du processus final d’une autre vie; celle que le film va nous raconter.

L’auteur de ce dernier souffle n’est autre qu’Antonín Zápotocký, communiste et président de la république de Tchécoslovaquie. Dans la tourmente de la guerre et des crises du XXe siècle, il est le protecteur de Jan Mikolasek, un des plus grands guérisseurs de son époque qui consacre sa vie à soigner sans distinction les riches et les pauvres, les simples villageois comme les hommes politiques importants. La fin d’une vie entraîne alors l’inéluctable déclin d’une autre. Avec la mort de son protecteur, Mikolasek est menacé par le régime, considéré comme un charlatan tirant sa richesse du malheur des autres. Il est bientôt arrêté, accusé d’avoir empoisonné à la strychnine deux cadres communistes locaux, morts d’avoir soi-disant bu un remède qu’il leur aurait fourni. 

Le procès de l’herboriste, d’Agnieszka Holland ( 2021), présente l’histoire d’un homme presque irréel. Dans la vieille maison qu’il a transformée en centre de soins, il reçoit, avec l’aide de František Palko, son assistant, des centaines de patients par jour. La file immense se renouvelle – allégorie du cycle de la vie – tous les matins devant le grand portail vert. Ils lui apportent des fioles emplies d’urine, liquide qu’il observe à travers la transparence du verre, aidé d’un rayon de soleil, pour détecter les dysfonctionnements du corps humain. Mais ce faiseur de miracle, trop populaire, est arrêté. Le reste de l’œuvre est alors scindé entre deux opposés. Les images grises, froides, sans couleurs, éclairées d’une lumiere d’un blanc laiteux, semblent venir de l’autre monde. Même les créatures qui les parcourent, des hommes au visage fatigué, saturé de colère, semblent se rapprocher lentement de l’état d’enveloppe vide du corps de la première scène. Mais cette première homogénéité est parcourue d’innombrables vagues de couleurs. Les souvenirs apparaissent, au gré des interrogatoires. À travers la lumière chaude, le spectateur découvre les souvenirs d’un homme. L’opposition de la froideur glaciale des murs gris de la prison ou de la salle d’interrogatoire, face à l’inévitable chaleur des souvenirs, pourrait mettre en lumière la vie d’un homme parfait, héroïque, aidant les autres dans une sorte d’été perpétuel; mais il n’en est rien. La dualité du film n’oppose pas le régime cruel à un homme parfait, mais expose la dualité de l’homme même, dans toute sa complexité. Dans le passé, la chaleur est partout, elle s’oppose à un présent glacial par la lumière du soleil ou les chuchotements du feu. Mais cette douce chaleur devient parfois brasier, foyer d’une violence inouïe. Les yeux du jeune Mikolasek, qui regardaient l’urine ambre, décelant ses secrets pour soigner, deviennent en quelques instants habités par des flammes ébènes, créant la souffrance, comme un incendie ravageur. 

Jan Mikolasek affirme à ses patients que “la foi” est le premier remède, une constante indispensable à la tranquillité de l’âme et du corps. Mais ce fil directeur semble confondre les différents lieux de l’autre monde: le présent froid et sombre, pouvant s’apparenter à l’enfer, est habité par un homme dévoué aux autres, exerçant son métier à n’importe quel prix ; quand ce qui pourrait être le paradis est le terrain d’évolution d’un individu multiple, parfois dangereux. Notre confiance est mise à rude épreuve. Médecin ou charlatan, aide ou danger, amour ou haine? Nous n’avons d’autre choix que de sentir nos muscles se tendre à chacune de ses actions: couper une jambe, étrangler quelqu’un – le spectateur est contraint de se redresser sur son siège, paré à toute éventualité – cela pourrait lui sembler si facile. Le diable et l’ange sont concentrés dans un homme, enveloppe corporelle qui ne vit que pour en soigner d’autres. 

La réalisatrice, Agnieszka Holland, peint de véritables tableaux passant de couleurs infinies à d’innombrables nuances de gris, comme celles d’une vieille photo en noir et blanc. Le film est une fenêtre ouverte sur une époque troublée, compliquée. Mikolasek, à toutes les étapes de sa vie, habite l’image, et, par son biais, nous imprègne de son histoire. La force de ce film est dans sa multiplicité, les différentes lumières sont comme un reflet de la complexité du personnage. Elle font s’enchainer en nous des sentiments à une vitesse folle, presque vertigineuse, soutenus par les notes rapides des violons. La joie fait place au dégoût, la tendresse à l’horreur; c’est une avalanche qui nous fait voyager, nous transporte dans un autre espace temps, une réalité juste et épurée. Par le biais des émotions, s’accélérant comme une farandole, le film crée un sentiment nouveau chez le spectateur, bâtit de toutes pièces. Il pourrait s’apparenter à une incompréhension totale, ce qui causerait un certain détachement: la myriade d’émotions deviendrait agressive jusqu’à nous faire sortir du film. Et pourtant non, l’incompréhension est contemplative, subjuguée, teintée d’une inévitable identification, même partielle. Elle ne nous détache pas du film mais nous incite à plonger en son sein, à nous perdre, à nous oublier pour vivre en tant que Jan Mikolasek. C’est comme si nous n’avions pas d’autre choix que de le laisser exister en nous, associant alors le détachement à un plongeon dans les couleurs de l’histoire d’une vie. Charlatan ou non? La question de la vérité n’a plus tant d’importance; même le combat, face à un régime extrêmement sévère et manipulateur, semble effacé. Il s’agit de l’histoire, de la vie d’un homme, tendre, cruel, amoureux, respectueux, effrayant, complexe, maintenu en vie par un seul objectif, seule affirmation constante pendant tout le film: “ soigner les gens”. 

Julie Chayé

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