Jean-Louis Comolli, en sa mémoire

            Comme nos lecteurs et nos lectrices le savent sans doute, Jean-Louis Comolli, particulièrement actif sur ce blog dont il est, avec Yola Le Caïnec et les étudiantxes, l’initiateur, est décédé le 19 mai dernier. En tant qu’étudiante de la promotion 2017, j’avais pu, avec mes camarades de classe, le rencontrer en personne, ce qui explique ce texte en sa mémoire.

            Novembre 2018. Les hypokhâgneux et khâgneux de l’option cinéma-audiovisuel du lycée Chateaubriand étaient conviés à une conférence de Jean-Louis Comolli au théâtre de la Parcheminerie, à Rennes, suivie par la projection de son film Les Deux Marseillaises (1968). Yola Le Caïnec, professeure de cinéma, avait invité le critique et réalisateur pour une rencontre avec la jeunesse rennaise avant la sortie de son ouvrage Cinéma, numérique, survie : L’art du temps, édité à l’ENS Lyon. Jean-Louis Comolli nous parle alors des dangers que recèle pour lui le numérique et son impact sur les modes de représentation du monde. Pour lui, le numérique amplifie la logique de l’abréviation, et avec elle de l’accélération du temps montré à l’écran, conduisant à une simplification de la complexité intrinsèque à l’existence humaine. En cela, nous explique-t-il, cette technique est devenue l’un des vecteurs de l’idéologie capitaliste. Car derrière cet homme se cache un soixante-huitard acharné à combattre le néolibéralisme et ses dérives. À l’heure de la révolte des gilets jaunes, le visionnage des Deux Marseillaises, chronique de la campagne législative de 1968 à Asnières, ne peut pas mieux tomber. Cinéaste engagé, ses convictions se sont notamment traduites à l’écran dans La Cecilia, film dans lequel il montre l’espoir porté par une communauté anarchiste du Brésil au XIXe siècle, puis la déconvenue qu’elle a suscité. L’actualité a sans cesse irrigué son oeuvre documentaire, à commencer par la vie politique de la cité phocéenne, donnant naissance, parmi d’autres, à Marseille de père en fils (1989), Marseille en mars (1993), Marseille contre Marseille (1996).

            Dans ce dernier film, Jean-Louis Comolli filme les déboires du parti radical de gauche, incarné notamment dans la personne d’Armand Pagiano qui, avec son équipe, attend désespérément le soutien de Bernard Tapie dans sa campagne pour la conquête de la mairie du huitième arrondissement de Marseille. Loin des médias et des projecteurs braqués sur les personnalités politiques d’envergure nationale, Jean-Louis Comolli préfère poser sa caméra sur les militants locaux en nous donnant à voir les coulisses d’une campagne municipale. Bernard Tapie est omniprésent dans les discours des militants. Relégué pour la majorité du temps au hors-champ, son ombre plane, pesante, sur les partisans qui attendent, stressés et impatients, son soutien. La caméra l’évite, pour finalement le filmer serrant les mains des passants, sur le marché, dans un travelling qui s’arrête sur la star politique, dans un entretien en plan fixe. Car ce fils d’ouvrier qui, avant de devenir homme d’affaires et de s’engager dans la politique, a voulu devenir acteur, est bien présenté telle une vedette issue du monde du spectacle, adulée par ses fans. Une femme s’enthousiasme : « C’est le chouchou de ma mère. » Bernard Tapie, empêtré dans des affaires judiciaires, joue alors la carte du peuple. Il cite plusieurs hommes politiques, dont François Mitterrand : « C’étaient des anciens baroudeurs, c’étaient pas des énarques. » Comme eux, il s’est hissé jusqu’aux plus hautes fonctions, à la différence qu’il est passé derrière les barreaux : « On m’a mis en prison. » Puis, évoquant le nord de Marseille : « Dans ces quartiers, ils ont tous un frère, un copain qui est dans cette situation. Ils ont fait de moi un des leurs. » La caméra enregistre la parole du riche financier, aussi consciente de son ironie que de son hypocrisie, et ouvertement populiste. Étrangement, dans ce documentaire qui se veut le témoin d’une campagne municipale, la politique est toujours là, tandis que, comme Bernard Tapie qui ne fait qu’une seule apparition à l’écran, le politique brille par son absence. Avec Tapie, il est question d’image, d’apparence, de spectacle, tout ce que Jean-Louis Comolli exècre. Avec les militants, il est question de stratégie, mais jamais d’idées ou d’opinions. Serait-ce alors dans l’acte même de filmer que se situe le politique ? Le choix de n’accorder à Bernard Tapie que quelques infimes minutes à l’écran en relève déjà. Le recours aux gros titres de journaux, qui émaillent l’ensemble du film, l’est aussi. Alors que tous se pressent pour lui parler, lui serrer la main, ou attendent le soutien de ce « saint », comme le nomme un homme à l’ouverture du film, les unes, évoquant les cartons du cinéma muet, rappellent, comme un retour à la réalité, les scandales entourant Bernard Tapie. S’illustre ici le rôle formateur du cinéma comme conscience politique du monde, à laquelle Jean-Louis Comolli est tant attaché.

Mélanie Droual

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