« Strip Tease, l’émission qui vous déshabille »

A l’expression de Jean-Louis Comolli « tout film a deux faces » je répondrai « ambiguïté » : pour moi un des principaux problèmes de Strip Tease  réside dans l’ambiguïté profonde de son fonctionnement. Les personnes de mon entourage à qui j’ai parlé du dernier épisode paru « Cherche Bergère désespérément » m’ont rétorqué qu’il fallait que le monde sache que de tels cas existent. Soit. Mais est-ce rendre service à cette famille isolée que de la laisser débourser des milliers d’euros auprès d’une entremetteuse visiblement de mèche avec les réalisateurs ? Est-ce rendre service à ce couple de retraités ayant perdu tout contact avec leur famille et leurs amis à cause d’un chien empoisonné et d’une addiction aux jeux que de leur faire dire devant la caméra à quel point tout est de leur faute, ou du moins de le sous-entendre – épisode « J’aurai ta peau » – ? Il semble bien que ce soit ce que l’équipe de Strip Tease essaye de nous faire croire. En effet, ce couple de l’épisode précédemment cité exprime devant la caméra l’espoir que leur témoignage sera visionné par les personnes de leur entourage afin qu’elles prennent conscience de leur situation. Est-ce ce qui les a amenés à tourner cet entretien ? De même dans l’épisode « Agnès à tout prix » qui suit un jeune homme éperdument amoureux de la belle Agnès dans ses tentatives de séduction, ses questionnements, ses confidences auprès de ses amis… est-ce lui qui est allé chercher le « secours » de l’émission Strip Tease pour déclarer sa flamme à Agnès ? Eux seuls le savent. Si ce n’est pas le cas, commentl’équipe a-t-elle bien pu trouver un tel sujet à tourner ? Toutes ces questions nous mènent à nous interroger sur l’authenticité des sujets traités par les équipes de Strip Tease et par extension sur l’éthique, la morale du documentaire.

 

Rappelons-nous que le documentaire, en mettant le cinéma aux prises du réel, est  le genre qui pose avec le plus d’évidence la question du point de vue. Puis-je me permettre ici de vous renvoyer à la superbe synthèse de ma consœur Hélène Kuchmann Documentaire : définition? dans laquelle il est écrit que « la caméra n’est pas un œil mais un regard porté sur le monde ». L’idée fondatrice de l’émission Strip Tease – nous dévoiler le quotidien, les doutes, les difficultés de personnes à qui on laisse trop peu souvent la parole – n’est pas en soi une mauvaise idée. Chercher du regard ces électrons libres de la société, ces personnalités atypiques, ces situations hors du commun pour les pointer du doigt au spectateur, pourquoi pas ? Sauf qu’il semble que ce n’est pas par esprit d’ouverture sur le monde mais plutôt par souci de divertir et flatter son spectateur par la bêtise ou la misère des autres que Strip Tease entreprend cette recherche du petit Charlie qui détone au milieu des pages encombrées et bariolées de personnages « normaux », j’entends ici conformes aux normes esthétiques de la thématique de leur page – par extension aux normes de leur société. Mais doit-on réellement saluer l’œil de lynx des réalisateurs de Strip Tease qui semblent dénicher un Charlie toujours mieux caché et surtout toujours plus étrange ? J’aimerais sincèrement savoir comment l’équipe chargée de l’épisode « La soucoupe et le perroquet » a-t-elle eu l’idée de venir filmer cette vieille dame et son fils dans leur plantation d’oignon perdue au milieu de nulle part, ou encore pourquoi c’est la petite Mireille que l’on a choisi de suivre pour le sujet « Mon prince Charmant ».

 

Mireille est une petite fille fortement handicapée depuis sa naissance qui garde malgré tout le sourire et semble croquer la vie à pleines dents. Ella a les mêmes préoccupations que les enfants de son âge : elle aime les même chansons issues de la comédie musicale du moment qu’elle chante devant son lecteur CD en duo avec le garçon (handicapé lui aussi) dont elle semble amoureuse ; elle se fait belle devant le miroir pour aller danser à la boum… de l’hôpital. Car c’est justement là que semble résider une partie du problème : son enfermement dans un monde clos, peuplé, à l’exception du personnel de santé, uniquement d’enfants plus ou moins handicapés. Un piège pour la petite Mireille qui rend toutes ses tentatives de normalité vaines. Sont-ce vraiment des tentatives ? Non, mais c’est visiblement ce qu’on tente de nous faire croire. Nous ne verrons jamais Mireille sortir de ce carcan hospitalier : alors qu’elle salue une à une les infirmières du centre pour leur dire au revoir, nous ne la verrons finalement pas retourner à ce que l’équipe de Strip Tease semble vouloir nous faire considérer comme « la vie normale ». Non, les dernières images de Mireille seront enregistrées dans une cabine téléphonique, prison de verre dont elle ne sortira jamais, dans nos esprits, comme si le piège s’était définitivement refermé sur elle. Ainsi, les réalisateurs de Strip Tease réussissent, du moins pour un temps, à  nous faire croire que la vie de la jeune fille n’est qu’un aveuglement permanent sur sa condition. Conséquence : la situation est perçue comme hautement pathétique voire pour certains esprits mal intentionnés, hautement comique. Les gros plans sur le visage déformé, les jambes désaxées de Mireille ou encore ceux concentrés sur l’enregistrement de sa démarche disgrâcieuse ne font qu’accentuer ce caractère pathétique et clownesque. A mon plus grand regret, Mireille semble clairement être considérée comme une bête de foire par l’équipe de tournage ; en tout cas c’est comme tel qu’ils la présentent aux yeux du téléspectateur. « Regardez comme elle est laide », « Regardez comme elle tente de faire partie de notre monde, mais rassurez-vous mesdames et messieurs, ce monstre est bien attaché ». Pardonnez le ton extrême de mes propos, mais c’est malheureusement ce qui m’est apparu lors du visionnage de cet épisode : effroi, pitié et rejet. Or toute personne un tant soit peu attentive remarquera  que, à côté de ses activités « normales » – j’entends par là les occupations communes aux enfants de son âge – Mireille vit son handicap de manière consciente et responsable. C’est elle qui règle les appareils métalliques qui la maintiennent debout ; elle se couche seule sans l’aide de personne… et ce de manière si légère et décomplexée que c’en est déconcertant. Eh bien oui, chers téléspectateurs, Mireille est heureuse, est-ce si dérangeant de l’admettre ? Pour l’équipe de Strip Tease apparemment la réponse est oui, car elle semble vouloir à tout prix nous conduire à penser qu’une vie comme celle-là ne peut pas être heureuse. Je trouve bien dommage que cette histoire ait été traitée d’une telle façon, car la dignité de cette jeune fille dans le dépassement de sa condition – sans pour autant la renier ; elle l’accepte même avec honnêteté et humour – pour mener la vie qu’elle souhaite méritait vraiment d’être révélée au monde. Le genre documentaire met en évidence avec acuité le rôle du cadre au cinéma qui ne peut montrer quelque chose qu’en en cachant une autre, le réel, son sujet principal, étant toujours trop immense pour être contenu. Mais son maniement contribue ici à un avilissement de la personne et à son isolement plutôt qu’au dévoilement de sa beauté et au développement d’un processus d’identification.

 

Le slogan de Strip Tease : « l’émission qui vous déshabille » prend alors tout son sens. Je rejoins ici ce qu’expliquait Jean-Louis Comolli dans son article « La bergère ne répond plus » à propos de l’enfermement des protagonistes dans un carcan scénaristique plus ou moins préconçu par les réalisateurs[1] et ajouterai que parfois l’équipe de Strip Tease « déshabille » les personnes qu’elle filme, les dépossède de toute emprise qu’elles pourraient avoir sur leur image en les isolant à la fois dans le cadre mais aussi dans la construction esthétique et scénaristique globale de certains épisodes. Je ne reviens pas sur l’exemple de Mireille et de la famille de bergers, mais l’enfermement du couple de « J’aurai ta peau » dans leur salon-cuisine tout au long de l’entretien – la seule image extérieure est celle de la femme promenant son chien, seule dans la rue, d’un pas maladroit et disgrâcieux – peut également être cité. L’auto-mise en scène, c’est-à-dire la modification nécessaire du comportement des personnes filmées du fait de la présence d’une caméra, pourrait alors apparaitre comme une marque personnelle, un semblant de « réalité », réalité du rapport « unipolaire » que l’homme s’invente avec la caméra. Mais ce processus d’auto-mise en scène est tourné en dérision dans les épisodes de Strip Tease qui opèrent sans cesse des allers-retours entre fiction et documentaire sans en informer le spectateur[2]. Une fois l’auto-mise en scène reléguée au même plan que la mise en scène elle-même, la première est alors soumise à la deuxième. C’est ainsi je crois que l’on peut rendre pathétique et ridicule de voir Mireille chanter en duo avec son « prince Charmant » le dernier tube de la comédie musicale Roméo et Juliette. « Déshabillé » de ce qui garantissait leur dignité face à la caméra, les protagonistes sont comme dénudés au milieu d’une foule : avilis (ou laissés dans leur apparent avilissement)[3].

 

Anne Juin.

 


[1]Personne n’attend rien d’eux que de se conformer plus ou moins vaguement au scénario de l’entremetteuse qui, je le rappelle, est le scénario du film qui veut se faire passer pour « documentaire ». Pardon, Mesdames et Messieurs de Strip-Tease, mais le cinéma documentaire accorde aux personnes qu’il filme toutes les libertés, y compris celle, majeure, de ne pas correspondre au scénario implicite ou explicite qui meut les filmeurs. Ici, le scénario surplombe, et l’on voit ces malheureux père et mère Bergère, ainsi que leur fils, amis, tante et oncle, peiner, ramer, faire semblant pour paraître ce que le scénario leur demande. (La bergère ne répond pas – Jean-Louis Comolli)

[2]Strip-Tease se caractérise par l’exploitation qu’elle fait de la frontière poreuse et mouvante entre fiction (= organisation complète de la scène) et documentaire (= des situations vraies engageant de vraies personnes). Or, on ne passe pas d’un régime à l’autre sans prévenir le spectateur, ou sans lui donner les codes lui permettant de comprendre ce saut de genre.  Car la question du spectateur, honnête entre toutes, légitime, nécessaire, impliquée dans le procès de la croyance et du doute, cette question a été et reste aujourd’hui : « Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est arrangé ? Est-ce de la vie ? Est-ce du scénario ? » La question du spectateur — c’est-à-dire la vérité de sa place — est au cinéma toujours la même : est-ce qu’on me ment, est-ce qu’on me dit la vérité ? Question même de l’enfant à l’écoute du récit qu’on lui fait. (La bergère ne répond pas – Jean-Louis Comolli). Cette idée est également vérifiable dans l’épisode « Agnès à tout prix ».

[3]Nous pouvons, nous devons tous être filmés autrement. Les penseurs au physique le plus avenant, le rayonnant Michel Serres, par exemple, si on lui fermait la bouche, si on l’empêchait de parler, si on le filmait en train de manger un bout de fromage, serait lui aussi un condensé de fausses mines, de rictus, de grimaces. À nous, filmeurs, de savoir ce que nous voulons : avilir l’autre (ou le laisser dans son apparent avilissement), ou bien en faire, par la puissance du cinéma, notre alter ego, avec qui on serait heureux de manger un bout de fromage en buvant un coup de rouge. (La bergère ne répond pas – Jean-Louis Comolli).

 

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