Entendre le silence : Le pays des sourds de Nicolas Philibert

Entendre le silence : Le pays des sourds de Nicolas Philibert

Un pays… Auraient-ils formé une communauté si opaque qu’elle se serait comme exilée du pays des entendants, créant une frontière avec « ces autres » ? Impossible. Ils vivent parmi nous, autour de nous, avec nous. Et pourtant, les sourds n’ont pas accès à la totalité de notre monde, ils évoluent dans une sphère silencieuse et pourtant pleine de mouvements. Leur pays est un double du nôtre, auquel, à notre tour, nous ne pouvons accéder. Le film est un médium-passerelle entre ces deux pays, le langage principal utilisé étant celui des signes, doublé d’un sous-titre pour les entendants. Nous apprenons à observer les gestes et les visages, toujours expressifs, pour atteindre un peu ces êtres qui doivent se passer de mots pour traduire leurs pensées.

Nicolas Philibert, sans interprète, s’est faufilé dans ce pays en apprenant son langage, ses codes. Sa caméra même s’adapte à cette autre manière de communiquer : « filmer des sourds, du fait qu’ils s’expriment par signes, bouscule toutes les conventions : vous ne pouvez plus faire de gros plans, ni de plans de coupe… sous peine de perdre le fil. Chez les sourds le « off » n’existe pas, il n’y a pas de hors champ. Il a donc fallu que nous fassions tout un apprentissage pour déterminer les méthodes de filmage qui convenaient, les cadrages, les places de caméra, les bonnes distances… », écrivait-il. Nous retrouvons cette notion de distance, chère à Jean-Louis Comolli, celle qu’il faut chercher avec rigueur et attention, mais surtout beaucoup de spontanéité.

Nicolas Philibert opte pour une distance prudente. Il ne nous propose pas une immersion, comme pouvait le faire Olivier Smolders avec son film Seuls, qui nous plongeait dans l’univers mental, rythmé d’angoisses, d’enfants atteints de troubles psychiatriques. Son film est loin d’être silencieux. Les bruits de bouche, de peau, de frottements, de pas, deviennent une bande-son d’ordinaire camouflée par la parole. Les mots, appris laborieusement par les enfants sourds, recouvrent des sonorités musicales, chantantes, aux variations ondoyantes, comme libérés du poids du sens. Le sous-titre, indispensable à la compréhension d’une langue étrangère, destitue quelque part le règne des idées et des impressions qui est celui du langage des signes.

Je présentais ce film dans le cadre d’une rétrospective Nicolas Philibert au sein du festival Les Escales Documentaires. A l’issue de la projection, j’ai ouvert le débat, un interprète signant mes propos à l’intention des sourds et malentendants présents dans la salle. Quelques spectateurs entendants prennent la parole, soulignant pour certains la rigueur pédagogue de l’enseignante, personnage important du film. Je réponds que selon moi, le documentariste maintient une distance critique face à ses méthodes, pointant la rudesse de ses insistances : « IL FAUT PARLER ! », sous-titré en majuscule, faisant écho aux pleurs innocents du petit Florent qui peine à apprendre à parler, pleurs qui n’auront pour consolation qu’un sec « tu es un bébé ». Un spectateur rappelle que le film date de 1993 et que les méthodes d’enseignement ont changé. C’est alors qu’une femme sourde se lève et vient donner son avis en langue des signes, traduite oralement par l’interprète. Elle manifeste sa colère, ou plutôt son amertume « Vous trouvez ce film beau, mais pour moi, c’est dur. Ce qui ressort de ce film, c’est que les entendants ont de la sympathie pour les sourds, mais qu’ils se sentent toujours supérieurs. C’est à nous de nous adapter, et jamais l’inverse. Pourquoi les enfants doivent-ils passer des heures à apprendre à parler, au détriment de toutes les expériences que tous les enfants doivent avoir pour grandir ? »1. Un débat houleux naît entre opposants et partisans de l’implant cochléaire. J’essaye de faire avancer la discussion, tout en calmant le jeu « Pensez-vous que le réalisateur prenne parti ? Si oui, dans quel camp serait-il ? ». Mais visiblement, plus personne ne parle de cinéma. Le film s’est effacé derrière la réalité qu’il recoupe. Les personnages sont devenus des incarnations désindividualisées de la société et de sa supposée césure entendants/sourds. L’ambition (s’il en est une) du genre documentaire est-elle ici atteinte ? Ou au contraire, ai-je assisté à la dissolution de son essence propre, du fait de la cécité manifestée à l’égard du mot « cinéma », généralement accolé à son qualificatif « documentaire » ?

Ce genre de « dérive » semble fréquent lorsque des spectateurs échangent leurs avis sur un film documentaire. Je ne sais s’il faut s’en affoler, s’en inquiéter, s’en apitoyer ou au contraire, s’en réjouir. Certains martèlent que le documentaire est toujours (déjà), politique. A cet égard, peut-on déplorer que les récepteurs de cette res publica qu’est le film, se sentent le devoir intuitif de débattre, parlementer ? Ne serait-ce pas une conséquence inhérente, saine, voire salutaire ?

Ariane Papillon

1 Je restitue ici les propos de mémoires, il ne s’agit pas d’une citation exacte

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