TRAVELLING 2020 BEYROUTH – N°6 : Capharnaüm de Nadine Labaki, le désir d’un cinéma de paroles

Beyrouth, ville désordre d’une multitudes d’hommes, où Zain, un enfant d’environ 12 ans tente de survivre. Un Capharnaüm. Voilà le mot qu’emploie la réalisatrice libanaise, Nadine Labaki, pour décrire ce bric-à-brac aux couleurs multiples et contrastées.

Dans une démarche quasi documentaire, elle choisit de prendre le temps. Elle consacre 2h06 à Capharnaüm. On y voit se développer en temps réel la relation fraternel de Zaïn et Yonas. La caméra révèle leur coton protecteur par opposition à la ville et sa violence. Avec leur imagination, ils jouent, rient et dorment apaisés. A contrario, la ville terrifiante ne leur délivre que la peur, la faim et la solitude. Ce temps est mis au service de la véracité : Comment survivre ? Leurs quotidiens pourraient être perçus comme lassant par le spectateur mais c’est un temps nécessaire. Un temps qu’on ne donne pas à la fiction mais qu’on offre aux personnages de passage. Il ne s’agit pas d’acteurs professionnels. Tous connaissent cette misère et vivent plus ou moins la situation du personnage qu’ils incarnent. Labaki les a choisis pour cette raison. Une question survient alors. Pourquoi avoir préférer la fiction au documentaire ?

Jean-Marc Chapoulie nous apporte une réponse. « Rejeter un cinéma de paroles prend le sens, selon moi, d’un soutien au marché spectaculaire, qui a toujours supposé un spectateur paresseux et distrait, un mauvais spectateur. ». En effet, le spectateur n’est-il pas apte à s’intéresser à un sujet démuni de fiction ? Pourquoi devrait-il être stimulé par une histoire ? La fiction le réduit à l’état passif, on lui donne ce qu’il recherche : l’émotion, le spectaculaire.

D’un côté, leur rôle leur permet de questionner la meilleure manière de transmettre le message. Un acteur peut soutenir le sujet d’une façon plus recherchée que simplement en parlant face à la caméra. De plus, l’écho produit par le film n’aurait pas été le même sans la fiction. Ici, celle-ci est entièrement à son service.

Le premier personnage qu’elle met face à se caméra, c’est la ville de Beyrouth. Contrairement à nos préjugés, il y a en elle une poésie et une chaleur dans laquelle s’enroulent les personnages pour se reposer. Un toit où l’on s’assoit avec sa sœur, une grande roue d’où l’on peut voir la mer et l’horizon, une chambre où l’on peut regarder par le biais d’un miroir la télévision des voisins… Même la prison, présente au début et à la fin du récit, est filmée comme un lieu de communauté et de bienveillance entre chacun.

Mais ces cocons douillets ne durent jamais, et ne cessent de se détruire pour livrer les personnages à la violence de Beyrouth. Elle y frappe de plein fouet, les femmes et les enfants. Entassement des uns et des autres, les femmes y sont des marchandises, vendues toutes jeunes, au premier saignement à des hommes plus âgés. Sans contraception, ces femmes enchainent les grossesses, créant des familles nombreuses où l’on s’entasse, où les ainés bien trop jeunes se retrouvent alourdis pas la responsabilités de leurs cadets. Zain dès le début est en enfant adulte avant l’heure, un « petit homme » comme le lui reproche injustement sa mère. Laissé à la rue, seul avec Yonas, il doit se débrouiller par lui-même, subvenir aux besoins du quotidien, survivre. Enfermés dans les murs de la ville, comme ces enfants marchandises séquestrés dans l’obscurité, ils sont pris dans le cercle vicieux de leurs histoires, reproduisant sans cesse des schémas sociaux, le mensonge, le vol, fréquentant la prison très jeunes, travaillant dès le plus jeune âge. Ainsi malgré les fragments d’amour qui traversent le film,« La vie » reste « une chienne » comme le dit Zain à la télévision.

Ce film est un film social, une évocation des milliers de tensions qui traversent ces vies obligées de tricher avec les lois. « Nous sommes des parasites ! » crie le père à Zain. Tout est dit. Des parents sans papiers, une éthiopienne clandestine, un vieil homme super-cafard, qui traîne des pieds à l’entrée de la fête foraine. Et ces parasites sont en quête d’argent, encore et toujours. Pour se nourrir, avoir un loyer, rester au Liban, il faut gagner de l’argent par tous les moyens possibles. Survivre, quel qu’en soit le prix, voilà le mot d’ordre.

Ainsi, notre regard occidental est remis en question : « Que sais-tu pour me juger ? » crie la mère à la juge lors du procès, « A ma place tu te serais tuée ! » Ces mots crus, c’est leur langage. Avec lui, les acteurs mélangent l’histoire du film et leurs histoires personnelles, la fiction et le documentaire.

 

Adèle Boitard-Crépeau et Nolwenn Legloahec

 

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